Le Fonds monétaire international (FMI) a publié en janvier 2025 un rapport technique, demandé par les autorités haïtiennes, sur la gouvernance dans le pays. Fruit d’une mission menée de septembre à décembre 2023 par les départements juridiques, fiscaux et financiers du FMI, ce document de 67 pages dresse un constat alarmant : la corruption et l’insécurité, alimentées par les gangs et les élites, minent les fondations de l’État haïtien. Haïti, pays de 11 millions d’habitants partageant une frontière de 390 km avec la République dominicaine, est décrit comme le plus pauvre de la région, marqué par des décennies de crises.
La mission, guidée par le cadre 2018 du FMI sur la gouvernance et la stratégie 2022 pour les États fragiles, s’est déroulée en trois étapes : une phase préparatoire à Port-au-Prince en septembre, une mission virtuelle en novembre, et une rencontre hors site à Panama en décembre, en raison de l’insécurité classant Haïti en « catégorie 3 ». « À la demande des autorités haïtiennes, une mission de diagnostic de gouvernance a été menée par le personnel du FMI entre septembre et décembre 2023. Elle a débuté par une mission exploratoire interdépartementale du 11 au 15 septembre 2023, suivie par la mission principale en deux parties : une mission virtuelle du 27 novembre au 1er décembre 2023, et une mission hors site à Panama du 11 au 15 décembre 2023 », précise le rapport rédigé en anglais. Ce dernier analyse la gravité de la corruption, ses liens avec la fragilité, et les faiblesses dans la justice, les finances publiques, et le secteur bancaire.
Justice et corruption
Le document révèle que plus de 60 % de Port-au-Prince était sous contrôle des gangs avant la crise de février-mars 2024, qui a vu des évasions massives et la mort ou la blessure de 2 500 personnes en trois mois. Ces gangs, souvent financés par des élites politiques et économiques, bloquent ports et routes, comme le Terminal Varreux en 2022, aggravant les pénuries. « Les violences qui ont éclaté le 29 février à Port-au-Prince ont conduit à des évasions de prisons, plongeant la capitale et ses environs dans une insécurité accrue. Plus de 2 500 personnes ont été tuées ou blessées entre janvier et mars 2024, selon l’ONU, et près de 95 000 habitants ont fui Port-au-Prince durant cette période. La violence a perturbé les activités économiques, déstabilisant davantage un système déjà fragile de prestation de services de base », détaille le texte. Le scandale PetroCaribe, où 2 milliards de dollars ont été détournés entre 2008 et 2016, illustre cette collusion, sans qu’aucun haut responsable n’ait été jugé.
L’état de droit est fragilisé par un système judiciaire corrompu. Les nominations de juges, influencées par des réseaux politiques, et l’impunité des élites – aucun officiel n’a été condamné malgré des enquêtes – érodent la confiance publique. « Le cadre juridique lié aux nominations et promotions judiciaires permet une influence par des connexions politiques et le favoritisme, compromettant les processus de sélection basés sur le mérite. Les principales parties prenantes en Haïti soulignent l’absence d’une culture éthique professionnelle solide, y compris parmi les juges, le personnel des tribunaux et les forces de l’ordre. Il existe une préoccupation commune que cela soit exacerbé par de bas salaires et de mauvaises conditions de travail, augmentant la probabilité de corruption », note le rapport. Les cadres anti-blanchiment, bien que renforcés par des décrets de 2023, peinent à s’appliquer, freinés par l’insécurité et le manque de ressources.
Réformes proposées
Le FMI propose des mesures urgentes : créer un « Pôle Anti-Corruption » pour poursuivre les grands cas, renforcer la transparence des actifs des officiels, et améliorer la gestion fiscale et bancaire. « Reconnaissant la nécessité de prioriser et de séquencer les réformes, un ensemble de recommandations prioritaires est présenté comme la base de réformes économiques plus larges. Ces recommandations sont alignées sur la nature, la gravité et les risques de corruption, visant à inverser l’héritage de l’impunité et à promouvoir la transparence dans le secteur public. Elles sont informées par une analyse de l’économie politique et reconnaissent le besoin de mesures extraordinaires pour restaurer la légitimité et la confiance publique », explique le document. La Banque centrale (BRH), malgré des normes conformes aux standards internationaux, voit son efficacité limitée par l’émigration de personnel qualifié. « Les responsabilités confiées à la BRH en tant que superviseur bancaire, les pouvoirs accordés à cet égard, et l’organisation de cette fonction sont largement conformes aux Principes de Bâle. La BRH a le pouvoir de soutenir la sécurité du système bancaire : octroi de licences, réglementation, supervision sur site et hors site, mise en œuvre de mesures correctives, et application de sanctions administratives. Cependant, des difficultés opérationnelles découlent du contexte sécuritaire et de la perte persistante de ressources humaines qualifiées », indique le rapport.
Ce diagnostic intervient alors que le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé, installé en juin 2024 après la démission du Premier ministre Garry Conille, prépare des élections pour décembre 2025 – les premières depuis 2016. Avec plusieurs centaines de milliers de déplacés internes et une économie paralysée, Haïti fait face à un défi colossal, selon le FMI, qui appelle à un soutien international ciblé pour briser ce cycle de fragilité.

