Ce premier janvier 2026, tandis que résonnent les hymnes à la gloire de nos ancêtres, une question lancinante traverse l’esprit de chaque Haïtien lucide : combien de temps encore devrons-nous supporter cette mascarade?
Ils sont là, fidèles au rendez-vous annuel, nos dirigeants en costumes impeccables, alignés derrière leurs tribunes décorées aux couleurs nationales. Les mots qu’ils prononcent semblent sortis d’un catalogue usé jusqu’à la corde : souveraineté, fierté, héritage des héros. Des termes nobles, vidés de leur substance par tant de répétitions mensongères. Car pendant que ces hommes et ces femmes déclament leurs discours creux, le peuple agonise.
La souveraineté? Quelle cruelle ironie. Nos prétendus leaders ne sont que des marionnettes dont les fils sont tirés depuis les ambassades étrangères. Chaque décision, chaque nomination, chaque orientation politique leur est dictée dans le moindre détail par ceux-là mêmes dont nos aïeux ont brisé les chaînes. Dessalines, Pétion, Christophe — ces géants qui ont arraché notre liberté au prix de leur sang — doivent se tordre de rage dans leurs sépultures. Ils avaient rêvé d’une nation debout. On leur a donné un État à genoux.
Pendant ce temps, la violence des gangs dévore nos quartiers comme un cancer métastasé. Nos rues appartiennent aux bandits armés, nos enfants ne peuvent plus aller à l’école, nos femmes sont terrorisées, nos hommes humiliés. Et que font nos responsables? Ils se partagent les miettes d’un trésor public déjà pillé jusqu’à l’os. La corruption n’est plus un vice caché — elle s’affiche au grand jour, obscène, triomphante, insatiable.
La misère, elle, s’installe comme une vieille connaissance. Les ventres creux se multiplient, les hôpitaux manquent de tout, l’électricité demeure un luxe sporadique. Le peuple survit, à peine, tandis que l’élite prédatrice s’engraisse sans vergogne. Ces vautours en col blanc nous dévorent vivants, et ils osent encore parler de patriotisme le jour anniversaire de notre indépendance.
Le monde nous observe avec ce mélange de pitié et de mépris réservé aux nations déchues. Nous qui fûmes la perle des Antilles, nous qui avons écrit la première page de la liberté noire aux Amériques, nous sommes devenus un symbole d’échec, une note en bas de page dans les manuels d’histoire contemporaine.
Encore une année vient de s’écouler. Une année perdue, comme tant d’autres. Combien de vies fauchées? Combien de rêves assassinés? Combien d’espoirs enterrés? Et voilà que commence 2026. Sera-ce encore une année de larmes et de honte? Une année de plus où nos enfants devront fuir ce pays que nous prétendons aimer?
Il est temps de briser le silence complice. Il est temps de nommer les responsables par leurs noms. Il est temps d’exiger des comptes. Car si nous continuons à accepter l’inacceptable, si nous laissons ces imposteurs continuer leur œuvre de destruction, alors nous serons aussi coupables qu’eux. Nous aurons trahi la mémoire de ceux qui sont morts pour que nous soyons libres.
Dessalines ne nous a pas légué une nation pour que nous la regardions mourir dans l’indifférence. Nos héros nous interpellent depuis l’au-delà : jusqu’à quand laisserez-vous profaner notre sacrifice?
L’heure des discours est révolue. L’heure de l’action a sonné. Haïti mérite mieux que cette lente agonie. Haïti mérite des dirigeants qui servent leur peuple plutôt que de se servir. Haïti mérite de redevenir cette terre de dignité et de courage qui a fait trembler les empires.
Sinon, à quoi bon célébrer l’indépendance d’un peuple qui a perdu jusqu’au souvenir de ce que signifie être libre?
Poldino Jean-Fils

