Le mal haïtien n’est pas une fatalité inscrite dans la terre ou dans le sang. Il est le fruit patient d’une manière de diriger qui s’est reproduite, génération après génération, en tournant le dos au peuple qu’elle prétendait servir.
Il faut le dire sans détour, sans les euphémismes diplomatiques qui ont trop longtemps servi d’écran entre la vérité et ceux qui en ont besoin : Haïti souffre d’abord d’elle-même. Non pas de sa population, laborieuse, créative, résiliente à l’extrême, mais de ceux qui, depuis deux siècles, ont tenu les rênes du pouvoir comme un butin de guerre plutôt que comme un mandat de service. La crise que traverse le pays aujourd’hui — gangs armés qui règnent sur des pans entiers du territoire, institutions fantomatiques, exode massif d’une jeunesse qui choisit la mer plutôt que l’attente — est avant tout la crise d’une manière de gouverner.
« Un pays n’est pas pauvre parce que ses sols sont ingrats ou ses habitants fainéants. Il est pauvre parce que ceux qui le dirigent ont décidé, tacitement ou non, que le pouvoir leur appartient plus qu’au peuple. »
Haïti a connu des présidents, des généraux, des juntes, des gouvernements de transition et des conseils présidentiels. Elle a rarement connu des hommes et des femmes d’État. La distinction n’est pas sémantique. L’homme d’État construit des institutions qui lui survivent, accepte la loi qu’il a lui-même édictée, forme ceux qui le remplaceront. Le dirigeant-prédateur, lui, démolit ce qu’il ne contrôle pas, contourne ce qui le gêne, s’entoure de clients plutôt que de compétences. C’est ce dernier modèle, hélas, qui a dominé l’histoire politique haïtienne, de Dessalines à nos jours, avec quelques exceptions trop vite balayées.
L’argument de la dépendance extérieure — vraie dans sa part, commode dans son excès — a longtemps servi à dissimuler cette réalité. Oui, la communauté internationale a failli. Oui, la dette de l’indépendance, scandale moral imprescriptible, a saigné le pays pendant un siècle. Oui, les ingérences étrangères ont nourri des instabilités profitables à certains. Mais ces vérités ne dispensent pas d’une autre, plus inconfortable : des nations sorties de conditions aussi adverses ont construit des États fonctionnels. La différence tient, presque invariablement, à la qualité de ceux qui ont décidé de diriger autrement.
Que signifie diriger autrement, concrètement ? Cela signifie d’abord accepter la règle du droit comme contrainte réelle et non comme slogan électoral. Une justice indépendante, des magistrats protégés des pressions politiques et de la corruption, des mécanismes de contrôle qui ne s’éteignent pas dès lors que les intérêts des puissants sont menacés : voilà le socle sans lequel aucun édifice ne tient. Cela signifie ensuite construire une administration publique professionnalisée, recrutée sur la compétence et non sur la loyauté partisane, dotée de moyens suffisants et soumise à l’évaluation. Haïti compte des milliers de diplômés brillants dans sa diaspora et sur son sol ; le problème n’est pas le talent, c’est le système qui l’écarte ou le corrompt.
Cela signifie, enfin, accepter que le pouvoir se partage, que l’opposition ait un rôle constitutif dans la démocratie, que la société civile — ces organisations de femmes, ces syndicats d’enseignants, ces associations paysannes que l’on consulte en temps de crise et que l’on ignore en temps ordinaire — soit un partenaire permanent de la gouvernance publique. Un dirigeant qui ne tolère la critique que lorsqu’il est trop faible pour l’étouffer n’est pas un démocrate : c’est un autocrate en sursis.
« Le vrai courage politique, en Haïti, n’est pas de prendre le pouvoir — cela, des hommes sans scrupules y parviennent régulièrement. C’est de l’exercer pour quelqu’un d’autre que soi-même. »
Certains objecteront que ce discours est celui de l’idéalisme, que les circonstances extrêmes qu’affronte Haïti réclament des réponses d’urgence plutôt que des réformes structurelles. C’est précisément l’inverse. Les réponses d’urgence sans transformation structurelle sont des pansements sur des hémorragies. Depuis trente ans, la communauté internationale et les gouvernements successifs multiplient les plans d’urgence, les missions de sécurité, les aides humanitaires. Le pays, à chaque nouvelle catastrophe — tremblement de terre, ouragan, assassinat présidentiel — repart de plus bas. C’est parce que l’urgence n’a jamais été utilisée comme levier de transformation, mais comme excuse pour remettre à plus tard ce qui aurait dû être fait avant-hier.
La génération qui portera ce renouveau existe. Elle travaille dans les hôpitaux de province sans électricité, dans les écoles communautaires du Plateau Central, dans les cabinets juridiques qui défendent les victimes de violences sans espérer être payés. Elle est aussi dans la diaspora de Montréal, de Miami, de Paris, qui maintient des familles entières à flot par ses transferts et qui attend — souvent en vain — que quelqu’un crée les conditions de son retour. Cette génération mérite mieux que des leaders qui lui demandent sa confiance avant de lui demander sa résignation.
Haïti n’a pas besoin de sauveurs. Elle a besoin de serviteurs de l’État. Elle a besoin de dirigeants qui comprennent que la puissance publique n’est ni une rente, ni un honneur dynastique, mais un contrat renouvelable chaque jour avec chaque Haïtien et chaque Haïtienne. Ce contrat-là, depuis trop longtemps, n’est pas respecté. Il est temps — il est même urgent — de le réécrire ensemble. Non par idéalisme béat, mais parce que la seule alternative, celle que le pays vit chaque jour davantage, est l’implosion lente de tout ce qui reste.
Rose Jamina Jean-Baptiste
18 avril 2026

