En novembre dernier, je me suis rendue dans un espace de coworking et d’incubation très animé de Kigali pour écouter de jeunes fondateurs de startups présenter leurs solutions. Trois mois plus tôt, la plupart de ces entrepreneurs peinaient à lever des capitaux. Aujourd’hui, ils signent des contrats et agrandissent leurs équipes.
Cette transformation constitue le cœur du Programme pour l’accélération numérique au Rwanda (RDAP), une initiative du gouvernement rwandais soutenue à hauteur de 200 millions de dollars par la Banque mondiale et la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII). Ce programme quinquennal ne se limite pas à soutenir les startups : il vise à étendre l’accès à l’Internet haut débit, à renforcer la numérisation des services publics et à poser les bases d’une économie numérique florissante.
Après avoir passé une semaine à Kigali à rencontrer des fondateurs de startups et des représentants des organismes qui les soutiennent, je comprends à quel point l’aide à l’innovation numérique et à l’entrepreneuriat est un facteur essentiel pour libérer le potentiel du Rwanda, avec des enseignements qui s’appliquent bien au-delà du pays.
Le programme adopte une approche volontariste : renforcer les organismes de soutien à l’entrepreneuriat (les OSE) tout en finançant directement les startups prometteuses. Fin 2025, les premiers résultats commençaient à se dessiner. Du côté du financement des startups, les chiffres témoignent d’un déploiement prudent. « Nous avons sélectionné et financé 22 entreprises cette année », explique Magnifique Ishimwe, qui dirige ce volet au sein de la Banque rwandaise de développement. « Nous visons d’atteindre les 35 au moins d’ici la fin de l’année. » Sur les 3 millions d’euros alloués, plus de 1,53 million a été engagé à ce jour, avec un déploiement volontairement redimensionné à mesure que les processus se sont affinés.
Mais l’argent n’est pas tout : il s’agit de favoriser la rencontre entre le bon capital et la bonne opportunité. Les startups concernées couvrent 13 secteurs différents, de la santé à la mobilité en passant par l’agriculture, la finance et l’intelligence artificielle. À ce jour, quinze d’entre elles ont reçu des subventions Hanga Venture Ignite Plus, les enveloppes les plus importantes, tandis que sept subventions Ignite plus modestes ont été accordées à des entreprises en phase de démarrage.
Les huit derniers mois ont également vu des changements au sein de la Banque rwandaise de développement (BRD). « Au départ, nous pensions que la plupart de ces entreprises n’étaient pas encore prêtes pour le capital externe », déclare Magnifique. « Mais les excellentes performances de notre portefeuille nous ont prouvé que nous avions tort : la croissance de leur nombre d’utilisateurs, la progression de leurs revenus et leur capacité à attirer de nouveaux investisseurs ont montré qu’il existe un réel potentiel pour le financement externe en parallèle du soutien catalytique. »
Cette prise de conscience ouvre aujourd’hui de nouvelles perspectives. La BRD met actuellement en place un nouveau fonds de dette adapté à la phase de démarrage dans les secteurs technologiques et à forte croissance, avec pour objectif de l’étendre à terme aux startups panafricaines. Le financement sera catalytique et non dilutif afin de fournir aux startups le capital dont elles ont besoin pour se développer sans forcer une dilution précoce. Le déploiement devrait commencer au deuxième trimestre 2026.
Résoudre des problèmes concrets à grande échelle
Les startups qui bénéficient d’un soutien ne sont pas seulement des tentatives prometteuses : ce sont des entreprises qui construisent des solutions commercialement viables et capables de changer des existences. Rencontrer leurs fondateurs m’a permis de donner vie aux statistiques. DoctorAI est une entreprise de technologie médicale qui compte déjà 19 000 utilisateurs actifs. Sa plateforme alimentée par l’IA aide les professionnels de santé à établir des diagnostics plus rapides et plus précis, ce qui est particulièrement pertinent pour les établissements de santé en sous-effectif.
« L’assistant DoctorAI intègre plusieurs systèmes d’IA spécialisés au sein d’une interface unique et facile à utiliser », explique le Dr Kevin Muragijimana, un médecin qui a cofondé et qui dirige l’entreprise. Son outil d’analyse des radiographies du thorax atteint une précision de 95,4 % dans la détection des anomalies, un taux qui s’élève à 97,3 % pour l’outil dédié aux mammographies. « Nous mettons ces instruments à disposition des cliniciens via des applications mobiles et web pour que même ceux qui travaillent dans des milieux disposant de peu de ressources puissent les utiliser, ce qui permet de réduire leurs erreurs de diagnostic et d’améliorer leur accès aux connaissances médicales de pointe. » Avec un engagement fort de 12 minutes en moyenne par session et plus de 53 % des utilisateurs basés aux États-Unis et à Hong Kong, DoctorAI démontre que l’innovation rwandaise peut être compétitive à l’échelle mondiale tout en répondant aux besoins locaux.
Citons aussi Kayko, une startup fondée par Kevin et Crepin Kayisire, deux frères qui ont été témoins des difficultés de leur mère lorsqu’elle cherchait à obtenir des financements pour sa petite entreprise de restauration. « Les banques disaient qu’elle était trop risquée, trop petite, que sa comptabilité n’était pas en règle », se souvient l’un des cofondateurs. Aujourd’hui, Kayko compte 8 500 entreprises clientes, dont 500 paient un abonnement mensuel. La plateforme utilise des outils de comptabilité simples pour aider les petites entreprises à formaliser leurs opérations et à constituer l’historique financier dont elles ont besoin pour accéder au crédit. Son impact est devenu réel aux yeux des deux entrepreneurs lorsqu’ils ont rendu visite à un commerçant local qui utilise leur solution. « Avant, on utilisait du papier, et les rapports pouvaient tomber ou disparaître », a expliqué le propriétaire de l’entreprise. « Maintenant, le système automatise tout, et je peux facilement rapprocher les transactions. Quand je dois montrer mes registres à la banque, tout y est. » L’approche de Kayko attire déjà des capitaux supplémentaires. Après avoir reçu le soutien du programme, l’entreprise a obtenu un investissement de 500 000 dollars d’un investisseur providentiel sud-africain, suivi d’un financement du fonds de développement luxembourgeois et de négociations avec une société financée par une source allemande qui investit en CAE, pour un total de plus de 1,2 million de dollars. Ce cas démontre qu’une aide initiale fournie sous forme de subvention peut catalyser des investissements plus importants.
Une autre startup, SAWA Telematics, intervient dans le domaine de la télématique en révolutionnant la gestion de flotte. Son appareil installé à bord des véhicules suit en temps réel le comportement du conducteur, la consommation de carburant et les besoins d’entretien. Les gestionnaires de flotte paient 12 000 RWF (9 dollars) par mois et par véhicule pour le logiciel propriétaire, tandis que SAWA reste détenteur du matériel, un modèle durable qui gagne en popularité auprès des entreprises de transport à travers le Rwanda.
Mettre en place un système de soutien
Une startup ne peut pas réussir seule — elle a besoin de mentorat, de réseaux et de soutien aux affaires pour se développer. C’est pourquoi le programme adopte une double approche : financer directement les startups prometteuses tout en renforçant les organismes de soutien à l’entrepreneuriat (OSE) qui les accompagnent. Catherine Njane, qui gère la mise en œuvre du projet au sein de la Rwanda Information Society Authority (RISA), a souligné que la flexibilité du programme a été la clé de son succès. « Nous avons d’abord utilisé un groupe pilote pour bien comprendre ce qui fonctionne ou non », a-t-elle expliqué. « Cet apprentissage nous a permis d’affiner notre approche avant de passer à des groupes plus importants. »
Un autre OSE, Allan & Gill Gray Philanthropy Rwanda (AGGPR), illustre bien tout le potentiel de la région. Grâce à son programme d’investissement dans les talents, baptisé JASIRI, AGGPR a soutenu 320 personnes et incubé 108 entreprises actives au Rwanda, au Kenya et en Éthiopie. « Nous offrons un soutien communautaire sur mesure », explique Aline, la responsable des partenariats. « Une fois que les entrepreneurs ont terminé notre programme de 13 mois, nous continuons à les mettre en relation avec des ressources et des partenaires. Ils peuvent toujours bénéficier d’un soutien complémentaire de la part d’autres incubateurs, mais JASIRI fera toujours partie de leur communauté. » AGGPR reçoit des financements dans le cadre du programme de subventions aux OSE fondé sur la performance, ce qui lui permet de poursuivre ses initiatives visant à renforcer ses capacités en matière de mise en œuvre du programme.
Dans le même temps, Norrsken invente une approche unique au sein de l’écosystème : la banque d’investissement pour startups. « Nous avons remarqué que des entreprises qui ont signé des contrats pour 2 millions de dollars ne parviennent pas à accéder aux 500 000 dollars nécessaires pour les honorer », explique Pacific Tuyishime, le directeur des investissements. En combinant des subventions avec des financements bancaires et en structurant des cadres de transaction innovants, ils débloquent des transactions que ni les banques traditionnelles ni les capital-risqueurs n’oseraient toucher seuls. « Nous ne réinventons pas la roue, nous appliquons des principes de structuration financière qui fonctionnent ailleurs et les adaptons au contexte rwandais. »
La flexibilité dont fait preuve le programme pour aider les OSE à développer ces différentes approches sur mesure, plutôt que d’imposer un modèle unique, a été déterminante dans son succès initial.
Les prochaines étapes
Je quitte Kigali enthousiasmée par ce que j’y ai vu et lucide quant aux défis à venir. Le succès du programme ne se mesurera pas in fine à l’argent déboursé, mais au nombre d’entreprises durables créées, aux emplois générés et aux problèmes résolus.
L’équipe se concentre à présent avec passion sur la mesure de l’impact et sur l’apprentissage. « Maintenant que nous avons franchi le cap de la mise en œuvre et de l’engagement des fonds, il est temps de se concentrer sur les mesures d’impact », a déclaré un de ses membres. « Nous évaluons où nous en sommes pour chaque indicateur, nous identifions nos lacunes, et nous élaborons des stratégies pour nous améliorer. »
À ceux qui travaillent sur des programmes similaires ailleurs : l’expérience du Rwanda montre que, pour réussir à créer un écosystème, il faut commencer par un projet pilote, tirer véritablement les leçons de cette expérience, et faire preuve de flexibilité pour s’adapter à mesure que le projet prend de l’ampleur.
Quels défis avez-vous rencontrés en soutenant les entrepreneurs du numériques dans votre contexte ? Partagez vos expériences dans les commentaires ci-dessous, ou contactez-nous si vous souhaitez en savoir plus sur l’approche du Rwanda.
Cet article a été rédigé par Justine White, avec la contribution de Kasia Jakimowicz, Magnifique Ishimwe, Catherine Njane, Isabella Hayward, Charlotte Mutesi et Cecilia Paradi-Guilford.

