Par :
Thomas JACQUES, Ingénieur-Agronome
Tel: 509 3812 2790
Email : thomasjacques155@gmail.com
Membre de « Konbit Pou Remanbre Ayiti (KORAY) »
Membre de « Haïti Richesse » et de l’ANIAH
- Introduction
« Comprendre le rejet pour mieux saisir nos propres fractures »
L’article « Les Haïtiens rejetés de partout : Quand la misère ne suffit plus », écrit par Nancy Roc, le 15 janvier 2026, — que je tiens à féliciter pour cet excellent travail — met crûment en lumière une réalité que beaucoup préfèrent ignorer : la condition difficile, parfois humiliante, que vivent les Haïtiens à travers le monde. En Amérique du Nord, en Amérique du Sud comme en Europe, nos compatriotes sont trop souvent bousculés, méprisés, stigmatisés et traités comme des indésirables. Cette hostilité, aussi injuste soit-elle, ne peut être pleinement comprise sans un examen honnête de notre propre fonctionnement collectif.
Car le rejet ne commence pas aux frontières des autres pays. Il prend racine chez nous, dans nos comportements, dans la manière dont nous gérons notre société, dans les fractures sociales que nous laissons s’élargir, et dans la façon dont nous nous percevons les uns les autres. Il se manifeste à travers :
∙ une gouvernance défaillante qui, depuis des décennies, prive la population de stabilité, de sécurité et de perspectives réelles ;
∙ une exclusion sociale profonde qui marginalise les plus vulnérables et crée une société à plusieurs vitesses ;
∙ l’attitude de certains membres de la diaspora qui, une fois installés ailleurs, oublient parfois leurs origines, critiquent leur pays avec sévérité et rejettent les nouveaux arrivants ;
∙ le comportement de certains Haïtiens naturalisés, occupant des postes publics à l’étranger, qui deviennent paradoxalement les premiers à appliquer des politiques hostiles envers leurs propres compatriotes.
Le rejet que nous subissons à l’extérieur n’est donc, en grande partie, que le reflet d’un rejet intérieur que nous n’avons jamais eu le courage d’affronter. Le problème dépasse largement les dimensions politiques ou économiques. Il est culturel, identitaire et psychologique.
Nous avons hérité d’un pays où :
∙ la dignité humaine est trop souvent sacrifiée au profit d’intérêts particuliers ; ∙ la solidarité, autrefois pilier de notre société, s’effrite progressivement ;
∙ la réussite individuelle est valorisée au détriment du bien commun ;
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∙ la diaspora et ceux qui restent au pays se regardent parfois avec méfiance, incompréhension ou jugement ;
∙ la fierté nationale, pourtant héritée d’une histoire exceptionnelle, est fragilisée par des décennies de crises, de violences et de désillusions.
Tant que nous ne reconstruirons pas notre estime collective, tant que nous ne réapprendrons pas à nous respecter, à nous valoriser et à nous soutenir, nous continuerons à subir le regard humiliant des autres. Le monde nous traite comme nous nous traitons nous-mêmes : avec distance, suspicion et parfois mépris.
- Proposition de solutions
« Six axes pour reconstruire la dignité nationale et renforcer la cohésion haïtienne »
Face à ce diagnostic lucide et parfois douloureux de notre réalité collective, il devient indispensable de dépasser la simple dénonciation pour entrer dans une dynamique de reconstruction. Les défis auxquels Haïti est confrontée ne sont pas insurmontables, mais ils exigent une vision claire, une volonté partagée et des actions concrètes. Les solutions proposées ici ne prétendent pas tout résoudre, mais elles tracent des pistes essentielles pour transformer en profondeur notre gouvernance, notre cohésion sociale, notre rapport à la diaspora, notre image internationale, la protection de nos migrants et notre fierté nationale. Elles constituent un appel à la responsabilité, à l’engagement et à l’unité, afin que nous puissions enfin bâtir un pays qui respecte ses enfants et qui inspire le respect du monde.
Axe 1 – Repenser la gouvernance et la responsabilité collective
Repenser la gouvernance et la responsabilité collective constitue l’un des fondements essentiels pour sortir Haïti de l’impasse dans laquelle elle se trouve depuis plusieurs décennies. Il ne s’agit pas seulement de changer des dirigeants ou de réformer des institutions, mais de transformer en profondeur la manière dont le pouvoir est exercé, la manière dont les décisions sont prises et, surtout, la manière dont chaque citoyen conçoit son rôle dans la société. La gouvernance n’est pas un concept abstrait : elle touche directement la vie quotidienne, la dignité, la sécurité et l’avenir de chaque Haïtien.
La première étape consiste à exiger des dirigeants une gestion véritablement transparente, efficace et centrée sur le bien-être de la population. Cela implique la mise en place de mécanismes de transparence obligatoires, accessibles et compréhensibles pour tous. Les dépenses publiques, les contrats, les budgets et les audits doivent être publiés régulièrement, sans opacité ni manipulation. Une administration moderne doit également être professionnalisée : les recrutements doivent se faire sur la base des compétences, les fonctionnaires doivent être formés en continu, et les institutions doivent être évaluées selon des critères de performance clairs. La gouvernance doit aussi s’appuyer sur des priorités nationales définies de manière participative, en tenant compte des besoins réels de la population : sécurité, éducation, santé, infrastructures, agriculture. Un pays ne peut avancer sans une vision claire, partagée et mesurable.
Renforcer les institutions est tout aussi crucial pour réduire la corruption et restaurer la confiance. Les organes de contrôle doivent être indépendants, dotés de moyens réels et protégés des pressions politiques. La Cour des Comptes, les institutions de lutte contre la corruption et les organismes de surveillance doivent pouvoir agir librement, enquêter, sanctionner et publier leurs résultats. La modernisation de l’administration passe également par la digitalisation des procédures, ce qui réduit les contacts directs et limite les opportunités de corruption. Les paiements électroniques, l’archivage numérique et les plateformes de
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services publics en ligne sont des outils indispensables pour rendre l’État plus efficace et plus transparent. Il est également essentiel de protéger les lanceurs d’alerte, ces citoyens ou fonctionnaires qui osent dénoncer les abus. Sans protection, le courage civique ne peut s’exprimer. Enfin, les institutions essentielles — police, justice, douanes, impôts, éducation — doivent être dépolitisées. Leur mission doit être de servir la nation, non un groupe ou un clan.
Mais la gouvernance ne repose pas uniquement sur les dirigeants. Elle dépend aussi de la manière dont les citoyens participent, surveillent, exigent et contribuent. Promouvoir une culture de responsabilité citoyenne est donc indispensable. Cela commence par une éducation civique renouvelée, qui enseigne non seulement les droits, mais aussi les devoirs, le civisme, la solidarité et l’engagement communautaire. Les communautés locales doivent être impliquées dans le suivi des projets publics, dans la gestion des ressources et dans la prise de décisions locales. Les budgets participatifs, les comités de quartier et les plateformes citoyennes de signalement peuvent renforcer la démocratie de proximité. La diaspora, quant à elle, doit être encouragée à jouer un rôle plus structurant : au-delà des transferts financiers, elle peut contribuer par le mentorat, l’investissement, le transfert de compétences et la promotion d’un discours positif et constructif sur le pays. Enfin, il est essentiel de valoriser les comportements exemplaires, de mettre en lumière les initiatives citoyennes, les entreprises éthiques et les leaders communautaires qui incarnent l’intégrité et le service public.
Repenser la gouvernance et la responsabilité collective, c’est donc reconstruire la confiance, restaurer la dignité nationale et créer les conditions d’un développement durable. C’est accepter que le changement ne viendra pas uniquement d’en haut, mais aussi d’en bas, de chaque citoyen, de chaque institution, de chaque acteur de la société. C’est un chantier immense, mais indispensable pour que le pays retrouve sa voie et que les Haïtiens puissent enfin vivre dans un État qui les respecte, les protège et leur offre un avenir.
Axe 2 – Réduire l’exclusion sociale et reconstruire le tissu social haïtien
Réduire l’exclusion sociale en Haïti est un impératif moral, politique et stratégique. Aucun pays ne peut se relever durablement lorsque la majorité de sa population est marginalisée, privée d’opportunités et laissée en périphérie du développement. L’exclusion sociale n’est pas seulement une conséquence de la pauvreté : elle en est aussi l’une des causes les plus profondes. Elle fragilise la cohésion nationale, alimente la violence, détruit la confiance et empêche l’émergence d’un projet collectif. Pour reconstruire Haïti, il faut donc s’attaquer à cette exclusion de manière frontale, structurée et ambitieuse.
La première étape consiste à investir massivement dans les services essentiels : l’éducation, la santé, l’accès à l’eau potable, l’assainissement, l’énergie et les infrastructures de base. Un pays où l’école n’est pas accessible à tous, où les soins de santé sont un luxe, où les routes sont impraticables et où l’électricité est rare ne peut pas offrir à ses citoyens les conditions minimales pour s’épanouir. Réduire l’exclusion sociale, c’est garantir que chaque enfant, quel que soit son lieu de naissance, puisse aller à l’école ; que chaque famille puisse accéder à des soins de qualité ; que chaque communauté puisse bénéficier d’infrastructures dignes. Cela demande une vision à long terme, des investissements ciblés et une gestion rigoureuse des ressources.
Mais l’exclusion sociale ne se limite pas à l’accès aux services. Elle se manifeste aussi dans l’absence d’opportunités économiques. Haïti doit créer un environnement où les jeunes peuvent trouver un emploi, développer une activité, entreprendre et contribuer à la croissance du pays. Cela implique de soutenir les petites entreprises, de moderniser l’agriculture, de développer des filières locales, d’encourager l’innovation et de faciliter l’accès au crédit. Une économie inclusive est une économie qui donne à chacun la possibilité de participer et de réussir. Sans cela, les frustrations s’accumulent, les inégalités se creusent et la violence devient un refuge pour ceux qui n’ont plus d’espoir.
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Réduire l’exclusion sociale, c’est aussi renforcer les liens communautaires et restaurer la solidarité qui a longtemps été l’une des forces du peuple haïtien. Les crises successives ont fragmenté la société, affaibli les structures communautaires et érodé la confiance entre les citoyens. Il est essentiel de revitaliser les organisations locales, les associations, les coopératives, les comités de quartier et toutes les formes de mobilisation collective. Ce sont ces structures qui permettent de résoudre les problèmes du quotidien, de prévenir les conflits, de soutenir les plus vulnérables et de créer un sentiment d’appartenance. Une société qui se parle, qui s’entraide et qui s’organise est une société plus résiliente.
L’exclusion sociale se nourrit également de la discrimination, du mépris et de la stigmatisation. Il est donc indispensable de promouvoir une culture de respect, d’inclusion et de dignité. Cela passe par des campagnes de sensibilisation, par l’éducation, mais aussi par l’exemplarité des institutions. Un État qui traite ses citoyens avec dignité encourage la population à faire de même. Il faut combattre toutes les formes d’exclusion : celles basées sur la classe sociale, le genre, l’origine géographique, le handicap, l’orientation sexuelle ou la condition économique. Une nation ne peut avancer lorsque certains de ses enfants sont considérés comme moins importants que d’autres.
Enfin, réduire l’exclusion sociale implique de donner une voix à ceux qui ne l’ont jamais eue. Les politiques publiques doivent être élaborées avec la participation des communautés, des jeunes, des femmes, des travailleurs, des paysans, des personnes vivant dans les quartiers populaires. Trop souvent, les décisions sont prises loin de ceux qui en subissent les conséquences. Une gouvernance inclusive est une gouvernance qui écoute, qui consulte et qui intègre les besoins réels de la population. C’est ainsi que l’on construit des politiques efficaces, légitimes et durables.
Réduire l’exclusion sociale n’est pas un luxe ni un projet secondaire. C’est la condition même de la stabilité, de la paix et du développement. C’est aussi la clé pour restaurer la dignité du peuple haïtien et reconstruire un pays où chacun peut trouver sa place, contribuer et espérer. Tant que l’exclusion dominera, Haïti restera vulnérable, fracturé et exposé aux crises. Mais si nous parvenons à bâtir une société plus juste, plus solidaire et plus inclusive, alors nous pourrons enfin ouvrir la voie à un avenir différent.
Axe 3 – Réconcilier la diaspora et le pays : reconstruire un lien brisé mais essentiel
Réconcilier la diaspora et le pays est l’un des défis les plus importants pour l’avenir d’Haïti. Depuis plusieurs décennies, une fracture profonde s’est installée entre ceux qui sont partis et ceux qui sont restés. Cette fracture n’est pas seulement géographique : elle est émotionnelle, culturelle, économique et parfois même psychologique. Pourtant, la diaspora représente l’une des plus grandes forces du pays, un réservoir immense de compétences, de ressources, d’expériences et de réseaux. Sans une relation saine, respectueuse et structurée entre ces deux mondes, Haïti se prive d’un levier essentiel pour sa reconstruction.
La première étape de cette réconciliation consiste à reconnaître la diaspora comme un acteur stratégique du développement national, et non comme une simple source de transferts financiers. Trop souvent, la diaspora est réduite à son rôle économique : envoyer de l’argent, soutenir les familles, financer des projets ponctuels. Or, elle peut contribuer bien au-delà. Elle possède des compétences professionnelles variées, une exposition à des systèmes performants, une expérience de gouvernance moderne, et une capacité à influencer l’image du pays à l’international. Pour que cette contribution soit pleinement mobilisée, il faut créer des mécanismes institutionnels qui permettent à la diaspora de participer à la vie nationale : conseils consultatifs, plateformes d’investissement, programmes de mentorat, partenariats universitaires, échanges professionnels. La diaspora doit être intégrée dans la vision du pays, pas seulement sollicitée en période de crise.
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Mais la réconciliation exige aussi un changement de perception de la part de ceux qui vivent en Haïti. Trop souvent, la diaspora est perçue comme distante, arrogante ou déconnectée de la réalité du pays. Cette perception, parfois alimentée par des incompréhensions ou des maladresses, crée un climat de méfiance. Il est essentiel de reconstruire un dialogue sincère, basé sur le respect mutuel. Ceux qui vivent à l’étranger doivent comprendre que la réalité haïtienne est complexe, difficile et souvent douloureuse. Ceux qui vivent au pays doivent reconnaître que partir n’est pas un abandon, mais souvent un acte de survie ou une quête d’opportunités. La réconciliation passe par l’écoute, la compréhension et la reconnaissance des sacrifices de chacun.
Un autre élément crucial est la manière dont la diaspora accueille les nouveaux arrivants. Trop souvent, les Haïtiens qui émigrent se heurtent à un rejet venant de leurs propres compatriotes déjà installés. Certains naturalisés, occupant des postes publics ou administratifs, deviennent même les premiers à appliquer des politiques hostiles envers les nouveaux migrants haïtiens. Ce phénomène, douloureux et paradoxal, doit être abordé avec lucidité. La diaspora doit se rappeler que la solidarité commence entre nous. Elle doit créer des réseaux d’accueil, des programmes d’intégration, des espaces de soutien pour ceux qui arrivent. Une diaspora unie est une diaspora forte ; une diaspora divisée est une diaspora vulnérable.
La réconciliation passe également par la construction d’un récit national commun. Pendant trop longtemps, la diaspora et le pays ont vécu deux histoires parallèles, parfois contradictoires. Il faut reconstruire un imaginaire collectif où chacun se reconnaît : célébrer les réussites haïtiennes à l’étranger, valoriser les initiatives locales, créer des ponts culturels, encourager les échanges artistiques, scientifiques et économiques. La diaspora doit être fière de ses racines, et le pays doit être fier de ses enfants, où qu’ils se trouvent.
Enfin, cette réconciliation doit être soutenue par des politiques publiques concrètes : facilitation des investissements, simplification administrative, reconnaissance des diplômes, droit de vote à distance, programmes de retour temporaire pour les professionnels, incitations fiscales pour les projets structurants. L’État doit envoyer un message clair : la diaspora n’est pas un corps étranger, mais une extension vivante de la nation.
Réconcilier la diaspora et le pays, c’est donc reconstruire un lien brisé, mais essentiel. C’est reconnaître que nous formons un seul peuple, dispersé mais uni par une histoire, une culture et un destin commun. C’est comprendre que l’avenir d’Haïti dépend de la capacité de ses enfants — d’ici et d’ailleurs — à travailler ensemble, à se respecter et à se soutenir. Sans cette réconciliation, aucune transformation durable n’est possible. Avec elle, tout devient envisageable.
Axe 4 – Renforcer l’image internationale d’Haïti : reconstruire la dignité nationale sur la scène mondiale
Renforcer l’image internationale d’Haïti est un enjeu stratégique majeur. Depuis trop longtemps, le pays est associé à la misère, à l’instabilité politique, aux catastrophes naturelles et aux crises humanitaires. Cette perception, souvent simplifiée et injuste, influence la manière dont les Haïtiens sont traités à l’étranger, mais aussi la façon dont les investisseurs, les institutions internationales et les autres nations interagissent avec Haïti. Restaurer l’image du pays n’est pas un exercice de communication superficiel : c’est un travail de fond qui exige une transformation interne, une diplomatie proactive et une capacité à raconter notre propre histoire.
La première étape consiste à moderniser et professionnaliser la diplomatie haïtienne. Trop souvent, nos représentations à l’étranger manquent de moyens, de stratégie ou de cohérence. Une diplomatie efficace
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doit être structurée autour d’objectifs clairs : défendre les droits des migrants haïtiens, attirer les investissements, promouvoir la culture et les talents haïtiens, et renforcer les alliances internationales. Cela nécessite des diplomates formés, compétents, capables de dialoguer avec les institutions internationales, les gouvernements étrangers et les médias. Une diplomatie moderne doit également s’appuyer sur les nouvelles technologies, les réseaux sociaux et les plateformes numériques pour diffuser une image positive et authentique du pays.
Renforcer l’image d’Haïti passe aussi par la valorisation de nos réussites. Trop souvent, les récits dominants sur Haïti se concentrent sur les drames et les échecs. Pourtant, le pays regorge de talents, d’innovations, de réussites entrepreneuriales, artistiques, scientifiques et sportives. Il est essentiel de mettre en avant ces histoires, de célébrer les Haïtiens qui brillent à l’international, de soutenir les initiatives locales qui transforment les communautés, et de montrer au monde que l’identité haïtienne ne se résume pas à la souffrance. Une nation qui valorise ses réussites inspire le respect et renforce la fierté de ses citoyens.
L’image internationale d’Haïti dépend également de la manière dont nous produisons et diffusons nos propres récits. Pendant trop longtemps, ce sont les autres qui ont raconté notre histoire, souvent à travers un prisme de misère ou de pitié. Il est temps de reprendre le contrôle de notre narration. Cela implique de soutenir les médias haïtiens, les créateurs de contenu, les artistes, les écrivains, les cinéastes et les chercheurs qui portent une voix authentique. Il faut encourager la production culturelle, scientifique et intellectuelle qui reflète la richesse de notre identité. Une nation qui raconte son histoire avec force et dignité influence la manière dont le monde la perçoit.
Renforcer l’image internationale d’Haïti exige aussi une lutte active contre les stéréotypes. Cela passe par des campagnes de sensibilisation, des partenariats avec des organisations internationales, des interventions dans les médias étrangers, et une présence plus affirmée dans les forums mondiaux. Il faut montrer que les Haïtiens ne sont pas seulement des migrants en détresse, mais aussi des travailleurs, des entrepreneurs, des artistes, des intellectuels, des innovateurs. Il faut rappeler que le pays possède une histoire unique, marquée par la première république noire indépendante, par une culture vibrante et par une résilience exceptionnelle.
Enfin, l’image internationale d’Haïti ne pourra être durablement améliorée que si le pays entreprend des réformes internes. Le monde respecte les nations qui se respectent elles-mêmes. La stabilité politique, la lutte contre la corruption, l’amélioration des services publics, la réduction de la violence et la promotion de l’État de droit sont autant de conditions indispensables pour restaurer la crédibilité du pays. Une nation qui se reconstruit de l’intérieur projette une image de force, de sérieux et de dignité.
Renforcer l’image internationale d’Haïti, c’est donc bien plus qu’une question de réputation. C’est un acte de souveraineté, un moyen de protéger nos citoyens à l’étranger, d’attirer des opportunités économiques, de renforcer notre diplomatie et de restaurer la fierté nationale. C’est un travail patient, exigeant, mais essentiel pour que le monde voie enfin Haïti non pas comme un problème, mais comme un partenaire, une culture, une histoire et un peuple digne de respect.
Axe 5 – Soutenir les migrants haïtiens à l’étranger : protéger, accompagner et valoriser nos compatriotes partout où ils se trouvent
Soutenir les migrants haïtiens à l’étranger est une nécessité urgente et stratégique. Les Haïtiens qui quittent le pays ne le font pas par confort, mais par nécessité, par survie ou par espoir d’un avenir meilleur. Pourtant, une fois à l’étranger, ils se retrouvent souvent seuls, vulnérables, exposés à la discrimination, à l’exploitation, à l’insécurité juridique et parfois même à la violence. Les États qui devraient les protéger manquent de moyens ou de volonté, et les institutions haïtiennes, trop souvent fragilisées, peinent à jouer
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leur rôle. Soutenir nos migrants, c’est reconnaître leur dignité, leur courage et leur contribution essentielle à la nation.
La première étape consiste à renforcer les services consulaires et diplomatiques. Trop souvent, les ambassades et consulats haïtiens sont perçus comme distants, inefficaces ou inaccessibles. Il est indispensable de moderniser ces institutions, de les doter de ressources humaines compétentes et de moyens matériels suffisants. Les services consulaires doivent devenir des espaces d’accueil, d’écoute et de protection. Ils doivent offrir une assistance juridique, administrative et sociale aux migrants en difficulté, faciliter l’obtention de documents officiels, intervenir en cas d’abus ou de détention injustifiée, et défendre activement les droits des Haïtiens auprès des autorités locales. Une diplomatie efficace commence par la protection de ses citoyens.
Soutenir les migrants haïtiens implique également de créer des réseaux d’accompagnement communautaire. Dans de nombreux pays, les Haïtiens s’organisent déjà en associations, en groupes religieux, en organisations culturelles. L’État haïtien doit reconnaître, soutenir et structurer ces initiatives. Il faut encourager la création de centres d’accueil pour les nouveaux arrivants, de programmes d’intégration linguistique et professionnelle, de services de médiation culturelle, et de réseaux de solidarité pour les situations d’urgence. Une diaspora organisée est une diaspora plus forte, capable de se défendre et de s’élever collectivement.
Un autre aspect essentiel est la lutte contre l’exploitation et les abus. De nombreux migrants haïtiens travaillent dans des conditions précaires, sans protection sociale, sans contrat formel, parfois même sous la menace de déportation. Il est crucial de mettre en place des partenariats avec des ONG, des institutions internationales et des gouvernements étrangers pour garantir des conditions de travail dignes, protéger les travailleurs migrants et dénoncer les violations des droits humains. Haïti doit devenir un acteur actif dans la défense de ses ressortissants, et non un spectateur impuissant.
Soutenir les migrants, c’est aussi valoriser leur contribution. Les Haïtiens à l’étranger envoient chaque année des milliards de dollars en transferts, soutiennent des familles entières, financent des projets, créent des entreprises et contribuent à l’économie des pays où ils vivent. Leur rôle doit être reconnu, célébré et intégré dans la vision nationale. Il faut créer des programmes qui facilitent l’investissement de la diaspora dans des projets structurants, encourager les transferts de compétences, promouvoir les échanges universitaires et professionnels, et valoriser les réussites haïtiennes à l’étranger. Une diaspora valorisée est une diaspora engagée.
Enfin, soutenir les migrants haïtiens signifie préparer leur éventuel retour, temporaire ou permanent. Beaucoup rêvent de revenir contribuer au pays, mais se heurtent à des obstacles administratifs, économiques ou sécuritaires. Il faut mettre en place des programmes de retour volontaire, des incitations fiscales, des mécanismes de reconnaissance des diplômes, et des dispositifs d’intégration professionnelle. Le retour des compétences est l’un des leviers les plus puissants pour transformer un pays.
Soutenir les migrants haïtiens à l’étranger, c’est donc protéger nos compatriotes, renforcer notre présence internationale, valoriser nos talents et reconstruire un lien de confiance entre la nation et ses enfants dispersés. C’est un acte de dignité, de responsabilité et de vision. Un pays qui prend soin de ses migrants est un pays qui se respecte et qui inspire le respect des autres.
Axe 6 – Promouvoir une fierté nationale renouvelée : reconstruire l’estime collective et réhabiliter l’identité haïtienne
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Promouvoir une fierté nationale renouvelée est un axe fondamental pour transformer Haïti en profondeur. Aucun pays ne peut se relever durablement si ses citoyens ne croient plus en eux-mêmes, en leur histoire, en leur culture et en leur capacité à bâtir un avenir meilleur. La crise haïtienne n’est pas seulement politique ou économique : elle est aussi psychologique. Elle touche l’estime collective, la confiance en la nation et la perception que les Haïtiens ont d’eux-mêmes. Restaurer la fierté nationale n’est pas un exercice symbolique ; c’est un acte stratégique, un moteur de mobilisation et un levier de transformation.
La première étape consiste à réhabiliter l’histoire d’Haïti dans toute sa profondeur et sa grandeur. Trop souvent, l’histoire nationale est réduite à quelques épisodes tragiques ou à des clichés négatifs. Pourtant, Haïti possède l’une des histoires les plus extraordinaires du monde : la première république noire indépendante, la victoire contre l’esclavage, des figures intellectuelles, politiques et culturelles d’envergure internationale. Il est essentiel de réintroduire cette histoire dans l’éducation, dans les médias, dans les discours publics et dans la culture populaire. Une nation qui connaît son histoire est une nation qui se respecte et qui inspire le respect.
Promouvoir une fierté nationale renouvelée implique également de valoriser la culture haïtienne dans toute sa richesse. La musique, la littérature, la peinture, la danse, la gastronomie, les traditions populaires, la créativité artisanale : tout cela constitue un patrimoine unique, vivant, vibrant. Il faut soutenir les artistes, les créateurs, les écrivains, les cinéastes, les artisans, et leur offrir des espaces de diffusion, de formation et de reconnaissance. La culture n’est pas un luxe : c’est un ciment social, un langage commun, un miroir dans lequel un peuple se reconnaît.
La fierté nationale se construit aussi à travers les modèles de réussite. Trop souvent, les récits dominants mettent en avant les échecs, les scandales, les violences. Il est indispensable de mettre en lumière les Haïtiens qui réussissent, au pays comme à l’étranger : entrepreneurs, scientifiques, enseignants, médecins, sportifs, artistes, leaders communautaires. Ces modèles inspirent, donnent confiance, montrent que la réussite est possible malgré les obstacles. Une société qui valorise ses héros du quotidien renforce l’estime de soi collective.
Promouvoir une fierté nationale renouvelée signifie également combattre les discours de dévalorisation qui circulent dans la société. Les Haïtiens ont parfois intégré, consciemment ou non, des discours négatifs sur eux-mêmes, hérités de l’histoire, de la colonisation, des crises répétées ou du regard extérieur. Il faut déconstruire ces discours, promouvoir une image positive de l’identité haïtienne, encourager les messages de dignité, de résilience et de créativité. Cela passe par l’éducation, les médias, les campagnes publiques, mais aussi par les interactions quotidiennes.
Un autre aspect essentiel est la création d’espaces de dialogue et de cohésion. La fierté nationale ne peut se construire dans une société fragmentée, divisée par les classes sociales, les régions, les idéologies ou les appartenances politiques. Il faut encourager les initiatives qui rassemblent : festivals culturels, projets communautaires, programmes éducatifs, activités sportives, espaces de débat. La fierté nationale se nourrit de la rencontre, de la compréhension mutuelle et de la solidarité.
Enfin, promouvoir une fierté nationale renouvelée exige que l’État lui-même incarne cette dignité. Les institutions doivent traiter les citoyens avec respect, offrir des services de qualité, protéger les droits fondamentaux et valoriser la participation citoyenne. Un État qui respecte son peuple contribue à renforcer la fierté nationale. Un État qui humilie, néglige ou abandonne ses citoyens détruit cette fierté.
Promouvoir une fierté nationale renouvelée, c’est donc reconstruire l’estime collective, réhabiliter l’identité haïtienne et redonner au peuple la conviction qu’il mérite mieux et qu’il peut accomplir davantage. C’est
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un travail de longue haleine, mais indispensable pour transformer la société, mobiliser les énergies et ouvrir la voie à un avenir plus digne, plus juste et plus ambitieux.
- Conclusion
« Se reconstruire de l’intérieur pour transformer le regard du monde «
Le rejet que subissent les Haïtiens à l’étranger n’est pas seulement le produit de la misère, de la précarité ou de la xénophobie. Il est aussi, et peut-être surtout, le miroir d’un pays qui peine à se reconstruire de l’intérieur. Les humiliations vécues aux frontières, dans les rues des grandes métropoles ou dans les institutions étrangères ne sont que l’écho amplifié de nos propres fractures, de nos propres renoncements et de nos propres blessures collectives. Tant que nous ne guérirons pas ce qui se brise en nous, le monde continuera de nous regarder à travers le prisme de nos faiblesses.
Pour être respectés ailleurs, nous devons d’abord apprendre à nous respecter nous-mêmes. Cela signifie reconstruire nos institutions, valoriser notre culture, protéger nos citoyens, défendre nos droits et réhabiliter notre dignité nationale. Cela signifie aussi cesser de normaliser la violence, la corruption, l’exclusion et la résignation. Le respect ne se mendie pas : il se construit, il se mérite, il se projette.
Pour être accueillis dignement, nous devons bâtir une société qui traite ses propres enfants avec dignité. Une société où l’État protège, où la justice fonctionne, où l’école forme, où la santé soigne, où les opportunités existent pour tous. Une société où chaque Haïtien, qu’il vive au pays ou à l’étranger, se sent partie prenante d’un même destin. Une société qui ne rejette pas les siens, qui ne méprise pas les plus vulnérables, qui ne marginalise pas ceux qui n’ont pas eu la chance de partir.
Pour changer le regard du monde, nous devons changer notre regard sur nous-mêmes. Nous devons réapprendre à voir la valeur de notre histoire, la richesse de notre culture, la force de notre résilience, la créativité de notre peuple. Nous devons cesser de nous définir uniquement par nos crises et nos blessures, et recommencer à nous définir par nos capacités, nos talents, nos réussites et notre potentiel. Le monde nous traitera différemment lorsque nous nous traiterons différemment.
En fin de compte, la transformation que nous appelons de nos vœux ne viendra ni de l’extérieur ni d’un miracle. Elle viendra de nous. De notre capacité à nous unir, à nous regarder en face, à affronter nos contradictions, à réparer nos fractures et à reconstruire notre maison commune. Le rejet que nous subissons aujourd’hui peut devenir le point de départ d’une renaissance, si nous avons le courage de nous relever, de nous réinventer et de croire à nouveau en nous-mêmes.
Bibliographie
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