Dans un geste sans précédent, le gouvernement dominicain a lancé au début du mois d’octobre, dans la région du grand Santo Domingo une vaste opération visant à déporter massivement les immigrants haïtiens en situation irrégulière, à raison de 10 000 personnes par semaine. Cette décision, approuvée lors du Conseil de Défense et de Sécurité Nationale présidé par Luis Abinader, soulève de vives inquiétudes quant au respect des droits humains.
Depuis son arrivée au pouvoir en 2020, le président Luis Abinader a considérablement durci la politique migratoire du pays. Son administration a augmenté le nombre de déportations d’immigrants sans papiers et renforcé la présence policière à la frontière. Un mur frontalier de 164 kilomètres a été construit, avec des projets d’extension prévus. En 2023, les autorités ont procédé à la déportation de 250 000 Haïtiens sans papiers, illustrant l’intensification de cette politique restrictive.
L’Église catholique dominicaine prend position
La Conférence Épiscopale Dominicaine (CED), représentant l’Église catholique dominicaine, vient de prendre position dans un communiqué qui appelle à la modération. Si la CED reconnaît le droit souverain de chaque nation à appliquer ses lois et politiques migratoires, elle exhorte les autorités à garantir que ces mesures soient mises en œuvre dans le respect de la justice et de la dignité humaine.
Les évêques de l’Église catholique dominicaine soulèvent notamment des questions cruciales sur la corruption à la frontière. Ils s’interrogent sur les voies d’entrée des Haïtiens en situation irrégulière, sur les personnes qui leur permettent d’entrer sans les documents requis, et sur ce qui se passe pendant le processus de détention des sans-papiers. Le communiqué de la CED rappelle que la République dominicaine, en tant que nation chrétienne, doit éviter les situations douloureuses comme les traitements injustes, les déportations arbitraires et les séparations familiales.
La mise en œuvre de cette politique soulève de graves préoccupations en matière de droits humains. Les opérations de déportation, menées conjointement par la Direction nationale de migration, la police et l’armée, sont marquées par de nombreuses irrégularités. Le Vice-amiral Luis Rafael Lee Ballester, directeur général de la Migration, assure pourtant que tout est réalisé « dans le respect des droits, avec prudence et un usage proportionnel de la force », conformément aux directives présidentielles.
Des témoignages recueillis font état de conditions de détention indignes, avec des personnes entassées dans des centres de rétention surpeuplés, privées d’accès à des soins médicaux et à une alimentation adéquate. Des cas de séparation de familles ont également été rapportés, certains parents étant déportés sans leurs enfants.
Un impact économique majeur
Cette politique de déportation massive risque d’avoir des répercussions économiques importantes pour la République dominicaine. Les travailleurs haïtiens constituent une part significative de la main-d’œuvre dans plusieurs secteurs clés. Dans l’agriculture, ils représentent jusqu’à 80% des travailleurs dans l’industrie sucrière. Dans le secteur de la construction, particulièrement dans le domaine touristique en pleine expansion, de nombreux chantiers se retrouvent à l’arrêt. Cette situation pourrait avoir des répercussions à long terme sur l’économie dominicaine.
Appel à la communauté internationale
La Conférence Épiscopale Dominicaine appelle également la communauté internationale à ne pas oublier Haïti et à respecter les accords conclus lors des différents forums visant à surmonter la crise humanitaire, sociale, économique et institutionnelle que traverse le pays. « Nous demandons au Seigneur de nous accorder à tous la sagesse de discerner sa présence chez les migrants, et le courage d’agir selon sa volonté, en construisant des ponts d’espoir et de fraternité », conclut le communiqué épiscopal.
Cette crise met en lumière les tensions historiques entre les deux pays et soulève de graves questions éthiques, juridiques et économiques. Alors que le monde observe attentivement l’évolution de la situation, il est crucial de trouver un équilibre entre la gestion des flux migratoires et le respect des droits humains fondamentaux.

