Un mois après la visite historique du Premier ministre haïtien Garry Conille à Nairobi, le président kényan William Ruto a lancé un appel urgent à la communauté internationale. L’enjeu est de taille : obtenir un soutien financier conséquent pour maintenir le déploiement sécuritaire dirigé par le Kenya en Haïti, une mission qui vient d’être prolongée d’une année supplémentaire.
Le président Ruto, malgré les défis, affiche un optimisme certain quant aux résultats obtenus par le contingent kényan sur le terrain. Une position partagée par le Premier ministre Conille, qui a réitéré l’importance du soutien international, tant en termes de personnel que de financement, conformément aux engagements initiaux.
Défis et obstacles
La mission, initiée en août 2023 sous l’égide du Conseil de sécurité de l’ONU alors présidé par les États-Unis, représente une première pour le Kenya sur la scène internationale. Le contingent kényan, composé actuellement de 400 policiers sur les 1000 promis, fait face à des défis considérables. La barrière linguistique – le français étant la langue officielle d’Haïti – s’ajoute aux obstacles logistiques et financiers qui entravent le déploiement complet des forces.
Ces difficultés ont été exacerbées par des complications juridiques au Kenya même, où les tribunaux ont initialement rejeté le plan de déploiement, nécessitant une intervention du Parlement pour régulariser la situation. Les 600 officiers restants, actuellement en formation, devraient rejoindre leurs collègues dans les semaines à venir, sous réserve que les conditions le permettent.
Le nerf de la guerre reste le financement. Sur les 600 millions de dollars jugés nécessaires annuellement pour une opération efficace, seuls 400 millions ont été promis à ce jour. Les États-Unis, principaux contributeurs avec une promesse de 300 millions de dollars annoncée par le Secrétaire d’État Antony Blinken en mars, pourraient revoir drastiquement leur position sous l’administration Trump.
L’histoire récente ne plaide pas en faveur d’un maintien du soutien américain. Les républicains, traditionnellement réticents à l’intervention en Haïti, ont déjà bloqué le déblocage d’une bonne partie de ce fonds de 300 millions sous l’administration Biden. Le secrétaire d’État Blinken avait dû utiliser son pouvoir de dérogation pour permettre le déploiement initial des forces kényanes.
Face à ces incertitudes, Leslie Voltaire, patron du Conseil présidentiel de transition (CPT), a récemment sollicité le Conseil de sécurité de l’ONU pour transformer cette force multinationale en une opération de maintien de la paix des Nations Unies. Cette proposition, bien qu’elle n’ait pas encore fait l’objet d’un vote, pourrait offrir une solution viable aux problèmes de financement et d’organisation.
Cependant, le passé compliqué des Nations Unies en Haïti jette une ombre sur cette alternative. La dernière mission de l’ONU, qui s’est achevée il y a cinq ans, reste entachée par une épidémie de choléra ayant fait plus de 10 000 victimes, ainsi que par des accusations d’abus et la présence controversée d’enfants nés de relations entre Casques bleus et jeunes Haïtiennes.
Diplomatie en action
L’ambassadrice américaine à Nairobi, Meg Whitman, qui a joué un rôle crucial dans le rapprochement entre les États-Unis et le Kenya, pourrait voir son influence diminuer avec le changement d’administration à Washington. Les observateurs rappellent que lors de son premier mandat, Trump avait qualifié Haïti et plusieurs nations africaines de « pays de merde », laissant peu d’espoir quant à un engagement constructif de sa part.
Pour le président Ruto, l’heure est à la stratégie. Tout en maintenant publiquement son engagement envers la mission, il doit préparer discrètement un plan d’évacuation pour ses troupes. En parallèle, une intense activité diplomatique est nécessaire pour convaincre Washington de soutenir le transfert de la mission sous l’égide des Nations Unies.
Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, bien qu’initialement réticent – ayant déclaré qu’Haïti n’était « pas propice au maintien de la paix » – pourrait être amené à reconsidérer sa position face à la détérioration continue de la situation sécuritaire dans le pays. Cinq ans après le départ des Casques bleus, la violence des gangs reste endémique, rendant l’idée d’une nouvelle mission onusienne de plus en plus acceptable aux yeux de la population haïtienne.
L’avenir de cette mission cruciale pour la stabilité d’Haïti dépendra largement de la position qu’adoptera la nouvelle administration américaine. Le slogan « Make America Great Again » laisse présager un possible désengagement des affaires internationales, mettant en péril les efforts de stabilisation dans un pays qui lutte déjà pour sa survie.

