Le principal déficit des élites politiques haïtiennes réside dans l’absence de bon sens, entendu comme cette faculté rationnelle et pragmatique permettant de hiérarchiser les priorités nationales et d’agir conformément à l’intérêt général. Dans un contexte marqué par une fragilité institutionnelle chronique, le bon sens politique devrait constituer le socle de toute gouvernance éclairée et responsable. Cependant, l’exercice du pouvoir en Haïti semble obéir à une logique d’appropriation et de domination, où la quête de pouvoir prime sur toute considération liée à la construction du bien commun et à la consolidation de l’État.
- L’avidité du pouvoir et l’oubli du contexte géopolitique
L’avidité pour le pouvoir — que l’on pourrait qualifier, selon Max Weber, de « dérive patrimoniale du pouvoir » — conduit les dirigeants haïtiens à ignorer les dynamiques régionales et internationales qui influencent directement la crise nationale. Haïti n’évolue pas dans un vide politique : ses choix internes ont des répercussions géopolitiques majeures, notamment sur la stabilité de la Caraïbe et la gestion migratoire vers les États Unis et les territoires voisins.
Ainsi, l’incapacité des acteurs politiques à percevoir cette interdépendance traduit une myopie stratégique : ils se concentrent sur les rivalités internes alors que les rapports de force mondiaux redéfinissent la marge de souveraineté du pays.
- Le Chapitre VII et la mise sous tutelle implicite
Depuis la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies autorisant une intervention en Haïti sous le Chapitre VII de la Charte des Nations unies, le pays se trouve dans une situation de souveraineté limitée. Ce chapitre, destiné à répondre aux menaces contre la paix et la sécurité internationales, place l’État concerné sous un régime de contrôle international légitimé par le droit onusien.
Concrètement, cela signifie que les décisions politiques haïtiennes sont désormais étroitement surveillées et, dans certains cas, encadrées par des acteurs étrangers. La souveraineté nationale devient alors relative, dépendant des conditions fixées par la communauté internationale, notamment en matière de sécurité, de gouvernance et de respect des droits humains.
D’un point de vue théorique, cette situation illustre le paradoxe de la souveraineté dans les États faibles (Bayart, 1999 ; Jackson, 1990) : les États en crise conservent une reconnaissance juridique sur la scène internationale, mais leur autonomie effective est réduite par leur dépendance économique et sécuritaire. Haïti, en ce sens, est un exemple typique de ce que Robert Jackson nomme un « quasi-État », c’est-à-dire un État reconnu formellement, mais incapable d’exercer pleinement ses fonctions souveraines.
- Les pratiques politiques coutumières : entre inertie et reproduction des élites Malgré ce contexte contraignant, la classe politique haïtienne persiste dans des pratiques politiques coutumières : clientélisme, alliances opportunistes, instrumentalisation de la pauvreté et absence de vision nationale.
Ces comportements ne sont pas seulement des dysfonctionnements conjoncturels ; ils relèvent d’une culture politique enracinée où le pouvoir est perçu comme une ressource à exploiter plutôt qu’un mandat à exercer.
Ce mode de gouvernance favorise la reproduction des élites prédatrices (Dupuy, 2014) et empêche toute émergence d’un leadership réformateur. L’absence de bon sens collectif conduit ainsi à une aggravation du déficit institutionnel et à une perte continue de crédibilité sur la scène internationale.
- Conséquences et leçons du passé
L’exemple de la MINUSTAH (Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti), déployée après 2004, illustre parfaitement cette dynamique. Bien que cette mission ait offert au pays une occasion historique de refonder ses institutions, les luttes partisanes et la corruption systémique ont empêché toute consolidation durable de l’État.
Vingt ans plus tard, la même logique semble se reproduire : la communauté internationale revient une fois de plus en terrain miné, confrontée à une classe politique incapable d’assumer ses responsabilités historiques.
En d’autres termes, le déficit de bon sens observé chez les acteurs politiques haïtiens ne relève pas uniquement d’un dysfonctionnement comportemental individuel ; il s’inscrit dans une crise structurelle de la rationalité politique, fruit d’un long processus historique marqué par la méfiance réciproque entre l’État et la société. Ce déficit témoigne d’une incapacité collective à articuler les intérêts particuliers autour d’un projet national cohérent, capable de transcender les clivages partisans et les logiques clientélistes.
Ainsi, l’analyse du comportement des élites haïtiennes met en évidence une absence préoccupante de rationalité politique, symptôme d’une gouvernance dénuée de vision stratégique et de sens collectif. Cette défaillance, loin d’être accidentelle, résulte d’un effritement progressif des valeurs civiques et d’une instrumentalisation du pouvoir à des fins personnelles. En effet, la politique en Haïti semble s’être détachée de sa vocation première — celle de servir le bien commun — pour se transformer en un champ de compétition individualiste, où la conquête du pouvoir l’emporte sur la quête du progrès national. Cette dérive appelle donc une réévaluation profonde des pratiques et des représentations politiques, seule voie possible vers la reconstruction de l’État et la restauration de la confiance entre gouvernants et gouvernés.
Pour sortir de cette impasse, il s’avère indispensable de réhabiliter la pensée stratégique, la culture du bien commun et les fondements éthiques de la gouvernance publique. Une telle démarche implique une refondation du champ politique autour des principes de responsabilité, de transparence et de service à la collectivité, de manière à ce que la politique cesse d’être perçue comme un instrument de conquête personnelle pour redevenir un espace de construction collective et de rationalité publique.
Comme l’a souligné l’ancien président français Jacques Chirac, la politique est vocationnelle et académique. Cette affirmation traduit une idée essentielle : pour rompre avec le cercle vicieux de l’improvisation, de la démagogie et du clientélisme, il faut instaurer un cercle vertueux fondé sur la compétence, la formation et le sens du devoir.
Autrement dit, la pratique politique ne saurait être abandonnée à l’arbitraire des ambitions individuelles ; elle doit s’inscrire dans un cadre normatif et scientifique, régi par des savoirs éprouvés et une éthique de la responsabilité.
En ce XXIᵉ siècle, la politique ne peut plus être exercée « comme bon nous semble ». Elle relève d’une véritable science de la gouvernance, fondée sur l’analyse, la planification et l’évaluation. Seuls des acteurs formés — des scientifiques du politique — peuvent en assurer la mise en œuvre effective et l’interprétation rigoureuse.
À défaut d’une telle réorientation, la dépendance institutionnelle et financière vis-à-vis de la communauté internationale — aujourd’hui encore implicite — risque de se pérenniser.
Haïti courrait alors le danger de demeurer dans une souveraineté purement nominale, soumise à une tutelle politique et administrative de fait, au lieu de s’affirmer comme une nation pleinement autonome, capable de penser et de conduire son propre destin collectif.
Fait à Port-au-Prince, le 17 octobre 2025
Kesnel Beljean, citoyen engagé

