Par Jacques Casimir (pasteur d’Amoulio)
Avant-propos. Nous nous sommes référés à ce proverbe vieux comme le monde qui dit : « Il n’y a rien de nouveau sous le ciel. » Nous avons démontré dans les deux premières parties de ce cours d’une série de 6, que dès la fondation de la colonie de Saint-Domingue, le blocage et la paralysie ont affecté la société coloniale pour devenir une habitude qui se perpétue. Pendant 9 fois au cours de son histoire, Haïti fut complètement bloquée. D’où, le nouveau nom de ces crises : « Pays lock. »
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Celui qui ne compte pas les jours, qui oublie son histoire et qui vit dans l’insouciance ne pourra pas comprendre le temps et les faits pour prendre conscience de son malheur. Quand les mamelles du progrès n’allaitent plus le temps, c’est la catastrophe, le désarroi et l’incertitude. Cet allaitement a été interrompu en Haïti depuis 1806.
Le temps historique se définit ainsi :
1) L’événement.
2) La compréhension des faits.
3) La progression sociale suite aux actes posés. De là, découlent l’expérience et les leçons tirées.
4) La régression mémorielle, est une incompréhension sans recul sur les faits historiques, une attitude insouciante sur ce qui s’est passée et une non-diffusion des événements à la population.
On dit souvent que dans l’inconscient des hommes vit ce qui a été, ce qui est et ce qui sera. Il faut escalader les montagnes pour voir au loin l’horizon. Il en est de même parfois qu’il faut retourner dans le passé pour comprendre certains faits sociaux et historiques dans le pays Quisqueya Boyo, nom amérindien donné à Haïti qui signifie terre haute et terre montagneuse.
Les bonnes intentions servent à paver les chemins vers l’enfer, par contre les bonnes actions contournent ce chemin. Dans ce pays, les bonnes actions sont rares et nos politiciens ont un surplus de bonnes intentions, ce qui nous fait tourner en rond pour nous faire revivre les répétitions de l’histoire.

1) Au début de 1789, la colonie de Saint-Domingue a connu une disette et une pénurie de farine causée par un hiver très froid qui décima les récoltes en France. En avril 1789, le Parlement de France interdit l’exportation des farines, principale source d’approvisionnement de la colonie. Le marquis Du Chilleau, gouverneur de la colonie, a voulu ouvrir l’île au commerce avec les États-Unis pour permettre l’importation de blé nord-américain en échange de denrées tropicales produites par l’île.
Voici une partie de la lettre #35, envoyée par Marie Charles du Chilleau, gouverneur de Saint-Domingue à César Henri Guillaume de la Luzerne, ministre de la marine de France, datée du 28 mars 1789:
Monseigneur,
Les nouvelles affligeantes que nous avons reçues, celles qui nous arrivent journellement sur les rigueurs de l’hiver qui a régné en France sur la perte totale des récoltes, sur les besoins de la métropole, sur ceux que nous serions dans le cas d’éprouver dans cette colonie, m’ont fait chercher les moyens de les prévenir, et d’assurer ici la subsistance jusqu’à la récolte prochaine d’une manière qui augmente le moins possible la situation déjà fâcheuse des habitants par les effets de la pénurie de farine.
Tous ces motifs ayant prévalu, M. De Marbois m’a proposé de donner des permissions à quelques négociants pour remplir cet objet. Mais ennemi de tout privilège, je n’ai pas pu me décider à prendre ce parti. Ces privilèges exclusifs sont des remèdes pires que les maux qu’on veut guérir.
Alors que l’intendant François Barbé de Marbois s’y opposait à la requête du gouverneur, y voyant une menace pour le principe de l’Exclusivité du commerce colonial entre la France et Saint-Domingue. L’intendant, voulait accorder à certains négociants le privilège d’importer les farines étrangères pour une courte période, le temps que les nouvelles récoltes françaises soient disponibles.
Cette mésentente entre politiciens planteurs et commerçants a créé une division au sein de la population, ce qui a provoqué des émeutes et le pillage des commerces, principalement les boulangeries. Le prix du pain a fortement augmenté. Les partisans du gouverneur Du Chilleau, voyaient un moyen de s’enrichir en faisant grimper le prix de la farine s’ils pouvaient l’importer des USA. C’est à partir de là, que la contrebande entre Saint-Domingue et les USA a commencée. Les partisans de l’exclusivité du commerce colonial avec la France bloquaient les ports par peur de perdre leur monopole. Il y avait un couvre-feu pour tenter de rétablir l’ordre. Les ports, l’administration publique, les commerces étaient fermés. Rien ne bougeait, c’était le troisième pays lock, du mois d’avril à juin 1789 à Saint-Domingue. Pour éviter que la situation ne devienne incontrôlable, l’interdiction d’exporter de la farine vers la colonie fut levée par la France,
Pour bien comprendre la situation sur les luttes de pouvoir entre plusieurs clans à Saint-Domingue redevenu Haïti, il faut s’y référer aux archives parlementaires de France et voir, le document : la Colonie de Saint-Domingue, 1789, 1791, sur la rubrique : (Assemblée nationale constituante période du 5 mai 1789 au 15 septembre 1789), c’est ce manuscrit qui mena plus tard au rapport d’Antoine Barnave, rapporteur du comité des colonies, qui a écrit :
« Trente et un député furent ainsi élus à Saint-Domingue et envoyés en France. Parmi eux, seize étaient des planteurs résidant à Saint-Domingue et quinze étaient de grands propriétaires absentéistes, c’est-à-dire résidant en France. Ils essuyèrent un refus du ministre et du roi, qui leur opposèrent que les colonies n’étaient pas des pays d’états, mais des possessions de la couronne, et par conséquent n’avaient pas à être représentées aux États Généraux. » Il poursuit en disant :
« Le fait de ne pas vouloir écouter les gens qui vivent quotidiennement la situation sur le terrain (Saint-Domingue) et prétendre décider pour eux sans leur accord mènera inévitablement à la catastrophe. » Les fats lui ont donné raison. Finalement, les députés de Saint-Domingue ont eu droit de parole, mais ils n’étaient pas écoutés.
L’histoire se répète, aujourd’hui, la France, les USA et le Canada se réunissent pour prétendre décider pour Haïti sans entendre la voix du peuple, cela mènera aussi à une grande catastrophe.
2) Après la disparition tragique et ignominieuse d’Ogé et de Chavannes, deux chefs qui se rebellaient contre l’autorité coloniale, en réclamant les mêmes droits que les colons blancs, tout en militant pour le maintien de l’esclavage des noirs. Monsieur Grouvel, employé à la direction générale de l’agriculture, du commerce, des arts, et des manufactures, ancien Gérant de la colonie de Saint-Domingue nous dit dans son livre : « Faits historiques sur Saint-Domingue de 1786 à 1805. »
« Quelques jours après la disparition de ces deux chefs, de nombreux mulâtres, commandé par le nommé Rigaud, vint bloquer et mettre le siège devant la ville de Port-au-Prince, du côté de Léogâne et du morne de l’Hôpital ; tandis qu’un autre chef nommé Beauvais la bloquait dans tous les côtés de la plaine. Il ne resta aux Habitants de la ville d’autre débouché que la mer. Les nègres, pendant les premières hostilités, restaient tranquilles spectateurs de ces scènes tragiques. Aucun jour ne se passait, sans que j’eusse à recevoir ou à loger des bandits dispersés qui allaient et venaient de leurs expéditions nocturnes, chargées de butin et des dépouilles des habitants qu’ils avaient immolés. La peur était mon fidèle compagnon au quotidien. » (cette méthode, d’immoler les gens, le collier de feu, était l’ancêtre du père Lebrun).
Il poursuit en apportant d’autres éclaircissements sur ces événements tragiques en disant :
« La ville de Port-au-Prince, qui était devenue le point de rassemblement de tous les ennemis des gens de couleur et fut aussi un théâtre de sang, enlèvements et barbarie étaient le lot du quotidien. Les autorités furent les premières renversées, la force armée corrompue, le riche atteint dans sa fortune, le sage dans sa personne ; tout fut enfin culbuté et renversé. Les malheureux habitants de cette ville réputés aristocrates, n’eurent d’autre sauvegarde que de fuir vers les campagnes. »
2) Le marquis Marie Charles du Chilleau, gouverneur des iles sous le vent puis gouverneur de la colonie de Saint-Domingue raconte les événements du Blocus de Port-au-Prince :
« Un ordre émané de Rigaud appela auprès de lui tous les habitants qui désiraient se mettre sous sa protection, alléguant le vain prétexte pour leur donner des saufs conduits. Ici, je suis obligé de relater les événements qui me sont personnels pour pouvoir rendre compte de ceux qui sont d’un intérêt général.
Le camp de Rigaud établit sur une hauteur de l’habitation la plus voisine du Port-au-Prince, appelée Bizoton, était assez près de la ville pour en former le blocus. Les colons blancs de la ville qui se battaient contre les mulâtres, faisaient leur apprentissage de la guerre sur quelques chaloupes, canonnières. La proximité de la mer facilitait les premiers essais de la grosse artillerie des deux parties. Pétion, qui commandait l’artillerie de Rigaud, exerçait ses élèves dans une redoute en terre. Le pays était assiégé, en 1791, le nom du pays lock n’existait pas encore pendant cette bataille entre blancs et mulâtre, le pays était bloqué, le quatrième pays lock.
Après la proclamation unilatérale de l’indépendance d’Haïti par Jean-Jacques Dessalines, le 1er janvier 1804, la paix sociale et le climat politique connurent un semblant de stabilité quand plus tard, d’autres événements politiques viennent à nouveau mettre le feu aux poudres.
Dès 1820, Haïti a besoin de capitaux pour payer à la France la rançon qui devait reconnaître officiellement l’indépendance d’Haïti en raison de l’engagement pris par le président Alexandre Pétion et hérité par son successeur Jean-Pierre Boyer à verser au trésor français un montant de 150 millions de francs réclamé comme « indemnité » pour les anciens colons esclavagistes.
C’est à la suite de la signature du contrat avec la France pour la reconnaissance de l’indépendance, que Boyer convoque l’Assemblée
Le 6 mai 1826, Jean-Pierre Boyer instaure un nouveau Code rural en vue de faire rentrer dans les caisses de l’État les ressources indispensables au paiement de la dette. Il veut attacher les paysans noirs à leur terre et leur imposer des quotas de livraison à l’État pour payer cette fameuse dette de l’indépendance.
Le code rural précise ainsi que les travaux des campagnes doivent commencer le lundi matin pour ne cesser que le vendredi au soir. Les jours de fêtes légales exceptés. « Néanmoins dans les cas extraordinaires, tant dans les intérêts des propriétaires que des agriculteurs. Le travail se prolongera jusqu’au samedi. »
« Nul agriculteur fixé sur une propriété rurale ne peut s’absenter du travail qui lui est assigné sans une autorisation qui n’est accordée qu’en cas d’urgence. » L’exception était faite pour les enfants qui allaient poursuivre leur éducation hors de leur section impliquée aussi une autorisation du juge de paix de leur commune respective.
Le Code rural de 1826, précisa également les conditions d’application du travail pénitentiaire, particulièrement pour les personnes détenues pour vagabondage et oisiveté. Il réservait aux juges de paix la responsabilité d’interroger et d’entendre la personne arrêtée par la police rurale pour de tels forfaits. C’était à lui de veiller à ce que le détenu contracte avec un propriétaire, un fermier ou avec un gérant de société agricole ; à défaut de quoi, une peine d’emprisonnement s’imposait. Si, après, huit jours de détention, le détenu n’avait toujours pas entrepris les démarches pour se trouver une occupation agricole, il était envoyé aux travaux publics pour la propreté de la ville ou bourg où sera située la maison d’arrêt, et y sera employée jusqu’à ce qu’il se décide à contracter pour se livrer aux travaux de campagne. C’était une nouvelle forme d’esclavage qui ne disait pas son nom.
La colère gronde, l’accumulation des frustrations a atteint son apogée en novembre 1833. Dès le début de la nouvelle année 1834, une succession de grève dans le secteur agricole. Les autres secteurs névralgiques commençaient à paralyser le pays pour complètement bloquer le pays à partir du mois d’avril 1834. L’option coercitive fut le choix du gouvernement de Boyer pour approcher la résistance paysanne au lieu de l’adoption des mesures visant à satisfaire les revendications, s’ensuit une première forme de répression. Les commerçants du bord de mer réclament le retour au travail pour débloquer le pays, mais sans succès.
Feu, l’historien émérite et romancier Énoch Trouillot, nous résume les accrocs du code rural au libre commerce, dans son document Titre : le Paysan Haïtien (numéro spécial 96-97 parus dans Conjonction, qui est le bulletin de l’institut français d’Haïti), il raconte :
« Les juges de paix parfois corrompus tardaient à livrer des patentes à des marchands. Cela fit du bruit, car plus d’un de ces marchands, le plus souvent des marchandes protestaient contre cet état des choses. Une citoyenne, Miliette Jean, qui se trouvait dans ce cas en 1834 porta plainte au tribunal. Car ayant voulu vendre des Marchandises, après que le juge de paix de la Croix-des-Bouquets eût refusé de lui remettre une patente, ces dernières furent saisies par la police, mais n’habitant pas la ville, et de ce fait étant en contravention selon les dispositions du code rural, elle fut déboutée de son action. »
Le gouvernement Boyer a dû en apparence amender le code rural pour calmer la population pour la reprise des affaires. Tout ce que cherchait l’administration Boyer était de gagner du temps et le 31 juillet 1835, le code d’instruction criminelle fut promulgué.
Boyer et l’oligarchie d’origine étrangère ont utilisé le chapitre III du code d’instruction Criminelle: dans la disposition : (des crimes et des délits contre la paix publique) pour faire la répression contre les soulèvements populaires.
La loi No 2 sur la police judiciaire et les officiers qui l’exercent, stipulait :
Article 8 : « Tout citoyen crédible et de bonnes réputations peuvent porter plainte contre un autre citoyen, s’il est témoins d’un crime, de méfait public, de complot contre le gouvernement et la sûreté de l’État. »
Article 31 : « Le délit qui se commet actuellement, ou qui vient de se commettre, est un flagrant délit.
Sera aussi réputé flagrant délit : le cas où le prévenu est poursuivi par la clameur publique, et celui, ou le prévenu est trouvé saisi d’effets, armes, instruments ou papiers faisant présumer qu’il est auteur ou complice, pourvu que ce soit dans un temps voisin du délit. »
À partir du mois d’août 1835, la colère populaire a atteint son paroxysme. Pendant plus de 3 mois, le pays fut bloqué, c’était le cinquième pays lock. Le journal le télégraphe du 10 novembre 1839, raconte que lors des séances de la chambre des communes, une coalition menée par le député de Kenskoff dénonçait le pouvoir, la corruption des juges de paix et le code rural qui selon cette alliance est un frein pour le libre commerce et le développement du pays. Il s’ensuit pour différentes raisons des révoltes au fil des années, jusqu’à la dernière, qui éclata le 27 janvier 1843, qui chassa le président Jean-Pierre Boyer du pouvoir.
Plusieurs articles du code rural furent abrogés plus tard par le président Nord Alexis, les jugeant abusifs, illégaux et pouvant encourager l’emprisonnement de citoyen innocent sur la simple dénonciation. Ces clauses juridiques furent remises à jour par l’occupant américain en 1916 et aussi par la Loi du 12 juillet 1920 pour combattre la rébellion contre l’occupation US.
Bibliographie
2) Sources : Correspondance de M. le Marquis Du Chilleau, avec M, le comte de La Luzerne, Ministre de la marine & M. Barbé de Marbois, Intendant de Saint-Domingue, relativement à l’introduction des farines étrangères dans cette colonie. Lettre # 35 remis aux députés de Saint-Domingue, d’après la demande de M. le président de l’assemblée nationale en date du 16 septembre 1789.
3) Archives parlementaires de France sur la rubrique assemblée nationale constituante période du 5 mai 1789 au 15 septembre 1789,

