Du 2 au 4 mars 2026, l’Hôtel Montana de Pétion-Ville a réuni une soixantaine de professionnels des médias pour un séminaire sur l’intégration de l’intelligence artificielle (IA) dans le journalisme. Organisé sous le thème « Le journaliste augmenté : intégrer les IA génératives sans compromettre l’indépendance éditoriale » par le Bureau des affaires publiques de l’Ambassade des États-Unis et l’École Supérieure d’Infotronique d’Haïti (ESIH), cet événement visait à moderniser la presse haïtienne face aux transformations technologiques, tout en préservant son indépendance éditoriale.
Un outil au service du journaliste, pas son remplaçant
Trois interventions majeures ont structuré les échanges. Le Dr Joël Lorquet a ouvert les travaux en rappelant que le journalisme évolue dans un environnement où l’information circule instantanément et où chacun peut devenir diffuseur de contenus grâce au numérique. Mais publier, a-t-il souligné, n’est pas informer. Pour lui, l’IA représente une opportunité stratégique, à condition de garder le contrôle éditorial : « L’intelligence artificielle ne remplace pas le journaliste. Elle agit comme un outil d’aide. Elle peut nous faire gagner du temps, mais elle ne peut remplacer ni notre jugement, ni notre sens de l’éthique, ni notre responsabilité. »
Patrick Attié, directeur de l’ESIH et animateur principal du séminaire, a quant à lui détaillé la puissance et les limites de la technologie. Selon lui, l’IA générative peut automatiser jusqu’à 80 ou 90 % du travail préparatoire dans certaines tâches rédactionnelles ou analytiques. Mais les 10 % restants — validation des faits, interprétation contextuelle, esprit critique et éthique professionnelle — demeurent des compétences irréductiblement humaines. L’objectif, a-t-il précisé, est de pratiquer un « journalisme augmenté » : exploiter la technologie tout en maintenant une supervision humaine rigoureuse.
Amparo Garcia, Attachée de presse à l’Ambassade des États-Unis, a salué l’engagement des journalistes haïtiens à se former malgré les défis du contexte. Elle a rappelé que l’IA est désormais une réalité dans de nombreux secteurs, y compris les médias, et que le soutien à cette formation vise à renforcer la transparence, la responsabilité, la démocratie et la liberté de la presse. « L’intelligence artificielle ne remplacera jamais votre jugement, votre intégrité et votre courage », a-t-elle affirmé, insistant sur l’impératif d’un usage éthique et responsable des outils numériques.

Les biais algorithmiques, un risque bien réel
Au-delà des potentialités de la technologie, le séminaire a insisté sur la vigilance indispensable face aux biais algorithmiques. Le Dr Lorquet a illustré ce risque avec une anecdote personnelle éloquente : lors d’une recherche sur la Plaine du Cul-de-Sac, l’IA a produit des erreurs de traduction et des informations géographiques erronées, confondant les contextes locaux. « C’est moi, en tant qu’Haïtien, qui connaissais la réalité du terrain et qui ai dû corriger l’outil », a-t-il expliqué. Une mise en garde qu’il a prolongée en exhortant ses confrères à ne pas accorder une confiance aveugle à la machine : « Il ne faut pas faire confiance à 100 % parce que ce n’est pas un être humain. »
Ces exemples concrets ont rappelé que les systèmes d’IA sont entraînés sur des données pouvant contenir des biais culturels, idéologiques ou sociaux, et que la vérification systématique reste le principal rempart contre la désinformation. Un enjeu d’autant plus crucial que des médias internationaux de premier plan, comme le New York Times, adaptent déjà leurs structures à ces nouvelles technologies.
Malgré les contraintes logistiques liées à l’insécurité — qui ont empêché plusieurs journalistes de province de faire le déplacement —, le succès de ce séminaire incite les organisateurs à envisager une extension du programme au Cap-Haïtien. À l’heure où le Dr Lorquet prédit un monde totalement digitalisé d’ici dix à vingt ans, la presse haïtienne fait le choix de l’anticipation. Dans un environnement marqué par la circulation rapide de la désinformation et des manipulations numériques de plus en plus sophistiquées, le rôle du journaliste — garant du jugement, de l’éthique et de la vérification des faits — est plus stratégique que jamais.

