**Lettre ouverte – À qui de droit.
À mon peuple.
Au peuple haïtien. **
La mort nous guette.
C’est le cri d’un voisin qui me réveille, tard dans la soirée.
Il vient de perdre son cousin.
Encore une vie arrachée.
Encore du sang versé, simplement parce qu’il se trouvait “au mauvais endroit”, dans un pays où chaque coin de rue est devenu un piège tendu par la folie et le non-sens.
Les cendres d’enfants innocents calcinés par les flammes d’une guerre qui n’a ni but ni honneur se déposent sur notre mémoire collective comme une pluie maudite.
Les cris des voisins… les cris de tes parents… les cris de nos parents… se mêlent à l’écœurement devant l’ampleur de la médiocrité de ceux qui tuent sans même savoir pourquoi ils se battent.
Des corps décapités.
Percés.
Mutilés.
Des morceaux de têtes jonchant nos rivières.
Des membres suspendus comme des trophées sur des murs noircis.
Des vies brûlées.
Calcinées.
Effacées.
Où allons-nous avec tout cela ?
Qui en est responsable ?
Où êtes-vous, vous qui prétendiez être des dirigeants ?
Je suis artisan de paix.
Ambassadeur de paix.
Et pourtant même les mots me font la guerre lorsque j’essaie de décrire l’horreur.
Le cri des parents, des amis, des survivants… ces cris rongent le sol haïtien comme une lame rouillée.
La douleur est immense.
Car voir un homme pleurer, un homme brisé, un homme hurlant sa peur et sa rage… cela amplifie la douleur jusqu’au plus profond des entrailles.
Vous qui lisez ces mots…
Entendez-vous les grincements de nos âmes ?
Sentez-vous la souffrance qui nous traverse ?
Je suis meurtri lorsque ceux qui prétendent nous aimer nous abandonnent au moment où nous avons le plus besoin d’eux.
Ils nous envoient une aide symbolique, ils posent le genou à nos côtés, mais regardent mon peuple dépérir comme on regarde ses propres déchets — leurs propres produits toxiques qu’ils tolèrent dans leur société tout en laissant la nôtre s’effondrer.
Qui prendra soin des orphelins de mon peuple ?
Qui assumera la responsabilité du mépris que l’on accorde à Haïti ?
Nous ne demandons pas qu’on prononce nos noms, mais qu’on reconnaisse notre humanité.
Partout, les mêmes faux défenseurs revendiquent le droit de “rendre justice”, mais ce ne sont que des pleurs et des grincements de dents qui résonnent, affaiblissant notre peuple et notre volonté de vivre.
À vous qui lisez :
Jusqu’où irons-nous ?
N’avons-nous vraiment plus d’humanité ?
Ne ressentons-nous plus la force de vivre et le désir de voir notre peuple s’illuminer à nouveau ?
Qui tire les ficelles de cette terreur qui ensevelit l’espoir ?
Nos jeunes se livrent à la violence par plaisir, par absence de choix ou sous la pression des bourreaux qui les manipulent.
Le pouvoir n’a de valeur que lorsqu’il protège la vie. Sinon, l’amour suffit, et lui seul peut tout changer.
Ô mon peuple…
Ô vous qui prétendez être nos amis… où êtes-vous ?
Allez-vous laisser dépérir ce peuple — mon peuple — le peuple haïtien ?
Que vous avons-nous fait, si ce n’est espérer ?
Espérer pouvoir vivre libres, agir libres, garder en nous ce qu’il reste d’humain, ce qu’il reste de beau.
Aujourd’hui, nous sommes les parias du monde.
Les déchets d’une société qui, autrefois, copiait nos valeurs de liberté, de courage, de lumière.
N’avez-vous pas honte, vous qui prétendez nous aider ?
N’avez-vous pas honte, vous qui prétendez gouverner ?
N’avez-vous pas honte, vous qui dites vouloir changer les choses ?
Les cris des mères.
Les cris des enfants.
Les cris des pères.
Ces cris-là ne vous atteignent-ils donc plus ?
Aurons-nous un jour le courage de stopper ce déchaînement d’horreur ?
J’ai beau aimer la vie, l’implorer, l’embrasser…
Mais la mort, elle, revient toujours — sans prévenir, sans pitié.
Elle frappe nos portes, de jour comme de nuit.
Le sifflement des balles n’a plus rien d’extraordinaire.
C’est devenu notre quotidien.
Ô mon peuple…
Jusqu’à quand resterez-vous silencieux ?
Aux dirigeants de cette nation :
Où êtes-vous ?
Tapis dans vos blindés…
Cachés derrière vos escortes…
Invisibles aux yeux de ceux que vous deviez protéger.
Où êtes-vous pour les cris des enfants, des mères, des grands-pères, des oncles, des déplacés — des milliers de déplacés — de tous ces sinistrés qui ont tout perdu ?
Nous ne ressentons plus rien.
Sinon l’attente.
L’attente de notre tour.
Civils, policiers, simples citoyens : tous subissent la même privation, la même peur, le même tort — celui de ne plus pouvoir jouir du simple droit de marcher, courir, manger, boire… exister.
La mort nous guette.
Encore.
Toujours.
Je regarde ceux qui prétendent comprendre notre souffrance, et leurs rires — leurs larmes de crocodiles — ne trompent personne. Leur puissance est insuffisante même pour gérer leur propre peuple, qui se perd dans la drogue, dans la dérive économique, dans la violence qu’ils ignorent.
Je serais profondément ému de voir un jour un véritable allié.
Quelqu’un qui ne prétend pas aider… mais qui aide vraiment.
De Port-au-Prince au Nord, de Mirebalais à Carrefour, de Jacmel aux Cayes, de Jérémie au Sud…
Nos routes autrefois vivantes sont devenues des frontières interdites.
Nous ne pouvons plus traverser Martissant.
Nous ne pouvons plus ressentir l’odeur du cannes moulu, ni le parfum enivrant du sucre, ni la chaleur du rhum, ni la beauté de nos plages.
Haïti étouffe.
Haïti pleure.
Haïti s’effondre.
Dirigeants de ce pays — qu’avez-vous fait ?
Leaders qui se disent amis du peuple — qu’avez-vous fait ?
N’avez-vous pas de mère ?
N’avez-vous pas d’enfants ?
Et si les martyrs que vous ignorez étaient vos propres familles ?
Qu’auriez-vous à dire ?
Je m’adresse aussi à mon peuple.
Moi-même, n’ai-je pas mon mot à dire ?
N’ai-je pas, moi aussi, le devoir d’aider ?
Je suis affaibli.
Et mon peuple l’est aussi.
Les hommes pleurent.
Ils pleurent jusqu’à faire trembler la terre.
Ô mon peuple…
Ne ravalez pas votre fierté.
Levez-vous.
Cette lettre n’est pas une plainte.
C’est un appel.
Un appel à la dignité, à l’effort, à la connaissance, à la reconstruction, au changement.
Je suis ambassadeur de paix.
Mais la guerre est dans nos maisons.
La guerre est dans nos rues.
La guerre est dans nos âmes.
De mon âme, je pleure.
Ma voix ne sort presque plus.
Mais elle est encore là.
Elle tremble, elle saigne, elle s’accroche.
Mon peuple est en agonie.
Êtes-vous seulement un “H” dans le mot Humain ?
Ne tremblez-vous pas devant l’histoire ?
Devant ce que vous avez fait de cette nation ?
Devant ce que vous avez fait de ce peuple ?
Je suis fier d’être Haïtien.
Né Haïtien.
Et je mourrai Haïtien.
Où sont vos plans de reconstruction ?
Où sont vos plans de paix ?
Où êtes-vous, ONU ?
Où êtes-vous, pays amis ?
Votre place n’est pas dans les discours vides, mais dans l’action.
À mon peuple, je laisse ces mots :
Levez-vous.
Prenez votre destin en main.
Relevez-vous.
La guerre n’est pas la seule voie.
La dignité, l’effort, l’éducation, la justice et l’unité peuvent transformer notre avenir.
Je crie avec vous.
Je prie pour vous.
Je vous aime.
Et je crois encore en vous.
À mon peuple.
Le peuple haïtien.
— Richard’son Jean-Baptiste

