Il y a un mois, le pays entier vibrait encore au rythme d’un exploit que plus personne, ou presque, n’osait espérer : cinquante-deux ans après leur unique participation de 1974, les Grenadiers avaient retrouvé la scène mondiale du football, disputant la Coupe du monde 2026 aux côtés des plus grandes nations du ballon rond. L’aventure s’est arrêtée dès la phase de groupes, mais elle a laissé une empreinte durable dans la fierté nationale — un moment de communion rare pour un pays que l’actualité habitue, semaine après semaine, à des motifs bien plus sombres de faire la une.
Début juillet, le ministère de la Jeunesse, des Sports et de l’Action civique avait annoncé, avec une ambition qui semblait à la hauteur de l’événement, une véritable tournée nationale en l’honneur des joueurs : étapes au Cap-Haïtien avec visite de la Citadelle Laferrière, passage par Labadee et l’Île-à-Rat, puis un déploiement dans le Grand Sud — Île-à-Vache, Camp-Perrin, Jacmel, le Bassin Bleu, le Saut-Mathurine, la Grotte Marie-Jeanne — avant un point d’orgue annoncé au Palais National, où une cérémonie d’hommage collective devait réunir l’ensemble de la sélection autour des autorités de l’État.
Un mois plus tard, force est de constater que cette tournée, telle qu’annoncée, ne s’est pas matérialisée. Ce qui s’est produit à la place, c’est une succession d’accueils dispersés, chacun organisé isolément, au gré des arrivées individuelles des joueurs dans leur ville natale respective. Duckens Nazon et Josué Casimir sont arrivés au Cap-Haïtien début juillet. Martin Expérience et Josué Duverger les ont rejoints quelques jours plus tard pour un défilé dans les rues de la ville, sous les acclamations de centaines de supporters. Frantzdy Pierrot, lui, a dû attendre le 10 juillet pour être accueilli en héros dans sa commune natale de Bas-Limbé, entouré de ses proches et des autorités locales. Chacun de ces moments, pris isolément, a été empreint d’une émotion sincère et méritée. Mais leur succession étalée, fragmentée, sans jamais de cérémonie nationale unifiée réunissant l’ensemble de l’équipe, a fini par susciter une question que plusieurs observateurs et médias haïtiens ont eux-mêmes posée sans détour : pourquoi les Grenadiers n’ont-ils pas été honorés ensemble ?
Cette question, en apparence anodine, mérite qu’on s’y attarde, car elle dépasse largement le seul cadre sportif. Un pays capable d’organiser une cérémonie nationale cohérente pour saluer collectivement les hommes qui viennent de lui offrir l’un de ses rares motifs de fierté internationale de la décennie aurait envoyé un signal précieux : celui d’un État encore capable de coordination, de logistique, de mise en récit collective — des compétences qui, on le sait, font cruellement défaut ailleurs, dans la gestion de la crise sécuritaire ou dans l’organisation du processus électoral que cette chronique documente depuis des semaines. À l’inverse, cette succession de célébrations locales, aussi chaleureuses soient-elles individuellement, laisse transparaître, en creux, la même difficulté structurelle à organiser, planifier et exécuter un événement national d’ampleur que l’on retrouve, sous des formes autrement plus graves, dans la gestion de la sécurité publique ou des reports électoraux à répétition.
On peut, certes, objecter que les contraintes sécuritaires elles-mêmes ont probablement pesé sur la faisabilité d’un rassemblement national centralisé — un déplacement groupé de plusieurs joueurs vedettes à travers un territoire où certaines routes restent sous contrôle armé n’a rien d’anodin, et la prudence logistique peut expliquer, en partie, ce choix de célébrations dispersées et localisées. C’est un argument recevable, et il illustre d’ailleurs, une fois de plus, combien l’insécurité irrigue jusqu’aux dimensions les plus inattendues de la vie nationale, jusqu’à empêcher le pays de célébrer collectivement ses propres héros sportifs de la manière dont il l’aurait fait en d’autres circonstances.
Mais cette explication ne dispense pas de s’interroger sur l’occasion manquée que représente, malgré tout, cette absence de cérémonie nationale unifiée. Dans un pays fracturé par la violence, par des reports électoraux successifs, par une crise migratoire qui vide certains quartiers de leurs habitants pendant que d’autres en reçoivent de force, un moment de communion nationale authentique — sincère, populaire, et non téléguidé par un discours politique — constitue une ressource rare qu’aucun gouvernement sensé ne devrait laisser filer sans en tirer le meilleur parti collectif possible. Les Grenadiers, par leur seul parcours sur les pelouses américaines, ont offert à leur pays quelque chose que ni les feuilles de route sécuritaires ni les calendriers électoraux révisés ne parviennent à produire : un instant où tous les Haïtiens, indépendamment de leur quartier, de leur statut migratoire ou de leur opinion sur le gouvernement en place, ont partagé la même fierté, au même moment. Qu’un tel instant se soit dissous, faute d’organisation, en une série de célébrations locales dispersées sur plusieurs semaines, en dit long sur ce qu’il reste encore à reconstruire — non seulement en matière de sécurité ou d’institutions électorales, mais aussi, plus modestement, dans la capacité toute simple d’un État à célébrer, ensemble, ce qui mérite de l’être.
Jacob Erniot

