Mercredi, à Pétion-Ville, une poignée de sympathisants a accueilli Michel Joseph Martelly aux cris de « Papa a tounen ! » — le père est de retour. Des flyers de campagne jaunis, vestiges d’une élection vieille de quinze ans, ont été brandis comme des reliques. L’ancien président, qui vit habituellement aux États-Unis, n’a répondu à aucune question de la presse en traversant la foule. Officiellement, sa venue serait liée à une possible audition dans le cadre de l’enquête, toujours pendante cinq ans après les faits, sur l’assassinat de Jovenel Moïse, tué dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021 à sa résidence de Pèlerin 5. Aucune mise en accusation ne le vise dans ce dossier à ce stade. Mais ce retour, aussi discret soit-il dans ses intentions affichées, ramène en pleine lumière un homme sur lequel pèsent, simultanément, trois régimes de sanctions internationales distincts — et un pays qui semble avoir déjà tourné la page.
Rappelons les faits, puisque c’est précisément ce que ce genre de retour cherche à faire oublier. En novembre 2022, le Canada a sanctionné Michel Martelly, le soupçonnant de protéger ou de soutenir les activités de groupes criminels armés. En août 2024, le département du Trésor américain a fait de même, l’accusant d’avoir abusé de son influence pour faciliter le trafic de cocaïne vers les États-Unis, blanchi des profits illicites et parrainé plusieurs gangs basés en Haïti — une décision que le porte-parole du département d’État de l’époque avait justifiée en affirmant qu’il était inacceptable que des élites politiques et économiques haïtiennes continuent de piller l’avenir du pays. En décembre 2025, le Conseil de l’Union européenne a complété ce dispositif par une interdiction de voyager et un gel des avoirs, l’accusant cette fois d’avoir armé et financé des gangs pour promouvoir son agenda politique, contrôler des territoires et défendre ses intérêts personnels et économiques. L’Unité de lutte contre la corruption haïtienne, de son côté, l’accuse de fausses déclarations de patrimoine. Sur aucun de ces dossiers, l’ancien président n’a apporté de réponse publique détaillée.
Trois juridictions différentes, sur trois continents, convergent donc vers le même diagnostic : un ancien chef d’État qui aurait mis les institutions de son propre pays au service d’intérêts criminels. Et pourtant, il a suffi d’un vol transatlantique et de quelques dizaines de partisans agitant des drapeaux pour que cette accumulation de preuves internationales s’efface, le temps d’un accueil festif, derrière la nostalgie d’une présidence que certains continuent d’idéaliser. C’est là, précisément, le mécanisme le plus corrosif de la politique haïtienne contemporaine : sa capacité à absorber n’importe quelle accusation, aussi documentée soit-elle par des puissances étrangères aux méthodologies d’enquête sérieuses, dans le grand oubli collectif qu’autorise l’absence de tout mécanisme national de reddition de comptes équivalent.
Car c’est bien là que le bât blesse. Les sanctions américaines, canadiennes et européennes, aussi symboliquement fortes soient-elles, ne remplacent pas un procès. Elles gèlent des avoirs et interdisent des transactions ; elles ne tranchent aucune culpabilité devant un tribunal, ni haïtien ni international. Or le système judiciaire haïtien, censé être le lieu naturel où de telles accusations seraient instruites, contestées ou infirmées, reste largement incapable de mener à terme les dossiers concernant les figures les plus influentes du pays — qu’il s’agisse de l’enquête sur l’assassinat de Jovenel Moïse elle-même, embourbée depuis cinq ans malgré plusieurs vagues d’arrestations et d’inculpations, ou des accusations de corruption formulées contre d’autres personnalités publiques et qui, comme cet éditorial l’évoquait il y a deux jours à propos d’un autre dossier, s’enlisent sans jamais aboutir. Dans ce vide, le retour d’une figure sanctionnée ne produit ni procès ni clarification : il produit seulement un nouveau chapitre d’un feuilleton politique où l’absence de conséquences tient lieu de normalité.
Le moment choisi n’est pas neutre. Ce retour intervient alors que le pays entre officiellement dans sa séquence électorale, avec un premier tour annoncé pour le mois prochain et un Conseil électoral provisoire qui finalise, ces jours-ci même, l’enregistrement des regroupements de partis. Une élection organisée dans un pays où des personnalités sanctionnées pour financement de gangs peuvent circuler librement, être accueillies en héros et, potentiellement, peser à nouveau sur le jeu politique, pose une question que les textes électoraux eux-mêmes ne peuvent pas résoudre : à quoi sert un scrutin si les mécanismes qui ont permis, hier, à des élites de capturer l’État au profit de réseaux criminels n’ont, entretemps, fait l’objet d’aucune clarification judiciaire nationale ? Organiser un vote sans avoir soldé ces comptes ne referme pas la parenthèse Martelly ; elle risque, au contraire, de lui offrir un boulevard de retour par les urnes, sous une forme ou une autre.
Il ne s’agit pas ici de préjuger de la culpabilité de Michel Martelly dans un dossier judiciaire haïtien qui n’a, à ce jour, débouché sur aucune mise en accusation formelle sur son sol natal. Il s’agit de constater, sobrement, que trois gouvernements étrangers, indépendamment les uns des autres, ont jugé nécessaire de le sanctionner pour des faits d’une gravité extrême — et que ce jugement international n’a produit, en Haïti même, ni débat public à la hauteur de l’enjeu, ni procédure judiciaire correspondante, ni même une once de gêne politique suffisante pour dissuader une poignée de partisans de scander son retour au son de la musique. Un pays qui veut vraiment tourner la page de la capture criminelle de ses institutions ne peut pas se permettre cette indifférence sélective. Il devra, un jour, choisir entre organiser des élections crédibles et laisser ses figures les plus contestées continuer d’aller et venir comme si de rien n’était.
Rodné Loventon

