Il y a des affaires judiciaires qui viennent, brutalement, donner un visage et un nom à ce que les rapports internationaux décrivent habituellement en statistiques désincarnées. Mercredi, devant un tribunal fédéral de Washington, Jean Robert Casimir, 53 ans, ancien agent de la Police nationale d’Haïti devenu citoyen américain naturalisé et résident de Lauderhill, en Floride, a plaidé coupable de complot, de contrebande et de violation de la réglementation américaine sur le contrôle des exportations d’armes. Le ministère américain de la Justice l’accuse d’avoir participé, entre août 2020 et décembre 2024, à l’exportation illégale d’au moins cent quarante armes à feu — fusils, fusils de chasse et pistolets, dont deux fusils d’assaut semi-automatiques de type AR-15 — vers Haïti, sans jamais détenir la licence exigée par le Bureau de l’industrie et de la sécurité du département du Commerce.
La méthode employée par le réseau mérite qu’on s’y attarde, tant elle illustre l’ingéniosité criminelle mise au service de ce trafic. Selon les enquêteurs, les armes étaient démontées puis dissimulées à l’intérieur de compresseurs d’air industriels, que les membres du réseau ouvraient, remplissaient, puis ressoudaient avant de les charger sur des navires en partance de la région de Miami. Ce n’est pas de la contrebande artisanale : c’est une chaîne logistique organisée, pensée pour déjouer les contrôles douaniers américains sur une durée de plusieurs années, avec une régularité et une discrétion qui suggèrent une connaissance approfondie des failles du système de surveillance des exportations.
Mais c’est un autre détail de ce dossier qui mérite, plus que tout autre, l’attention de cette chronique : l’identité du principal accusé. Jean Robert Casimir n’est pas un trafiquant anonyme sans lien avec les institutions haïtiennes. Il est un ancien membre de la Police nationale d’Haïti — cette même institution que les rapports des Nations unies décrivent, semaine après semaine, comme débordée par les gangs qu’elle est censée combattre, et à laquelle cette chronique consacrait, il y a quelques semaines, un éditorial entier sur le risque que ses propres forces soient inscrites, aux côtés des criminels, sur une liste onusienne de violations graves contre les enfants. Que l’un de ses anciens agents se retrouve aujourd’hui reconnu coupable d’avoir alimenté, depuis la Floride, le marché des armes qui équipe précisément les groupes qui terrorisent le pays, ferme une boucle particulièrement vicieuse : l’un des maillons de cette filière n’était pas un inconnu du système sécuritaire haïtien, mais quelqu’un formé en son sein.
Cette affaire vient corroborer, avec une précision judiciaire que peu de rapports internationaux peuvent égaler, ce que l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime documentait le mois dernier devant le Conseil de sécurité : le trafic d’armes vers Haïti transite très majoritairement par la Floride, exploitant une combinaison de réglementations d’achat permissives, de réseaux logistiques complices et d’une multiplication des prix qui rend l’opération extrêmement lucrative une fois les armes arrivées à destination. Le dossier Casimir ajoute à ce constat déjà accablant une dimension supplémentaire, rarement documentée avec autant de clarté : la porosité entre les institutions censées combattre l’insécurité et les réseaux qui l’alimentent ne se limite pas aux zones grises de la corruption locale en Haïti même ; elle s’étend jusqu’à la diaspora, jusqu’à des individus formés par les institutions haïtiennes elles-mêmes, devenus citoyens américains, et pourtant toujours capables de nourrir, depuis l’étranger, le même engrenage de violence qu’ils étaient censés combattre dans leur jeunesse.
Il faut se garder, bien sûr, de transformer un cas individuel en généralisation abusive sur l’ensemble d’une institution policière qui compte, malgré ses défaillances documentées, des agents sincèrement engagés dans la lutte contre les gangs, parfois au péril de leur vie. Mais cette affaire pose une question de fond que les autorités haïtiennes ne peuvent plus éluder : quel contrôle exerce, ou n’exerce pas, l’État haïtien sur le devenir de ses anciens agents des forces de l’ordre une fois qu’ils quittent le service, en particulier lorsqu’ils émigrent vers des pays où les circuits d’approvisionnement en armes restent, comme le documentait l’ONUDC, largement poreux ? Un ancien policier reconverti en trafiquant d’armes n’est pas seulement un individu ayant mal tourné ; il est aussi, potentiellement, le symptôme d’une formation policière qui n’a jamais suffisamment inculqué, ou d’un encadrement disciplinaire qui n’a jamais suffisamment surveillé, ce que ses agents faisaient une fois sortis de son giron institutionnel.
Ce dossier devrait aussi rappeler, à ceux qui suivent depuis des semaines l’annonce de nouvelles feuilles de route sécuritaires, de nouveaux partenariats avec des sociétés privées ou de nouveaux contingents formés à l’étranger, une évidence trop souvent négligée : la reconstruction d’une force de sécurité crédible ne se mesure pas seulement au nombre d’hommes formés, de drones déployés ou de zones reconquises, mais aussi à la capacité de cette institution à garantir l’intégrité de ceux qui la traversent, y compris après leur départ. Jean Robert Casimir attend désormais le prononcé de sa peine par la justice fédérale américaine. Mais la vraie question que cette affaire pose à Haïti dépasse largement le sort judiciaire d’un seul homme : combien d’autres anciens agents, aujourd’hui dispersés dans la diaspora, alimentent-ils, sous une forme ou une autre, le même engrenage — et quelle institution, haïtienne ou américaine, est aujourd’hui réellement en position de les en empêcher ?
Maxo Faniaud

