ALLOCUTION DU RECTEUR DIEUSEUL PREDELUS LORS LA SIGNATURE DE L’ACCORD DE PARTENARIAT ENTRE L’UEH, LE MINISTERE DE LA DEFENSE ET LES FORCES ARMEES D’HAÏTI
C’est avec une émotion sincère, mêlée d’une conscience aiguë de la portée historique de ce moment, que je prends la parole en ce jour mémorable pour l’Université d’État d’Haïti et pour la République. Ce que nous accomplissons ensemble aujourd’hui, en apposant nos signatures au bas de cet Accord-Cadre de partenariat entre le Ministère de la Défense et l’Université d’État d’Haïti, est un acte de foi en Haïti, un acte de responsabilité envers notre peuple, et un acte de lucidité face aux défis de notre temps.
Permettez-moi de rappeler une vérité trop souvent oubliée dans notre contexte national : L’enseignement Supérieur et la recherche scientifique ne peuvent pas être considérés comme un luxe réservé aux nations opulentes. Ils sont, au contraire, le fondement même de toute puissance durable. Ils représentent le socle sur lequel se construisent la souveraineté nationale et la résilience d’un peuple.
L’histoire de l’université moderne nous enseigne cette leçon avec une clarté saisissante. Lorsque Napoléon Bonaparte crée en 1806 l’Université impériale de France, il ne s’agit pas d’un geste philanthropique, il s’agit d’un instrument de puissance de l’État, d’un mécanisme de formation des cadres nécessaires à la consolidation de l’Empire.
En 1810, 4 ans après la défaite humiliante de la Prusse face aux armées de Napoléon, Guillaume von Humboldt invente l’Université Moderne à Berlin. Sa conviction profonde : c’est par l’unité du savoir, de la recherche et de l’enseignement, que la Prusse vaincue pourra se relever, se reconstruire et affirmer son rang parmi les nations. Le modèle humboldtien est né, littéralement, dans le creuset de la défense nationale et l’histoire lui a donné raison.
Ce n’est pas un hasard si les grandes puissances du monde investissent massivement dans leurs universités et leurs centres de recherche pour renforcer leur capacité de défense. Les États-Unis ont bâti leur hégémonie scientifique et technologique sur des campus universitaires intimement liés à leur complexe militaro-industriel. En France, les Grandes Écoles sont nées de la conviction que la formation d’élites intellectuelles est indissociable de la capacité de défense de la Nation. En Haïti, nous devons retrouver et honorer cet impératif fondamental.
La mission de l’Université d’État d’Haïti repose sur trois piliers indissociables : la formation, la recherche scientifique et le service à la communauté. Ce troisième pilier, trop souvent relégué à l’arrière-plan du discours académique, est aujourd’hui au cœur de l’acte que nous posons.
Institution indépendante de l’État, financée par la collectivité nationale, l’UEH a le devoir impérieux de mettre son expertise, ses laboratoires et ses ressources humaines au service des besoins les plus pressants de la société haïtienne. Signer cet accord avec le Ministère de la Défense, c’est précisément honorer cette obligation constitutionnelle et morale.
Nos différentes entités — facultés, écoles et instituts — représentent un patrimoine académique considérable qui appartient à la Nation haïtienne. Ce patrimoine doit être mobilisé pour répondre aux défis que vit cette Nation. Le renforcement institutionnel de notre appareil de défense nationale est l’un de ces défis.
Haïti traverse, chacun le sait, une période d’une extrême gravité.
Notre pays fait face à des menaces hybrides et multidimensionnelles qui défient les catégories classiques de la sécurité. La violence armée des gangs, la désagrégation des institutions, la porosité des frontières, la vulnérabilité face aux catastrophes naturelles à répétition — autant de défis qui appellent non pas seulement des réponses sécuritaires immédiates, mais des solutions durables, enracinées dans une doctrine, une formation et une intelligence stratégique.
C’est là que la rencontre entre le Ministère de la Défense et l’Université d’État d’Haïti prend tout son sens. Les Forces Armées d’Haïti, en cours de reconstitution depuis leur remobilisation, ont besoin de cadres formés selon les standards académiques et scientifiques les plus exigents. Elles ont besoin d’officiers et de techniciens qui maîtrisent non seulement les métiers de l’arme, mais aussi la géopolitique, les nouvelles technologies, l’histoire, la physique, la chimie, la biologie etc.
L’accord que nous signons aujourd’hui répond précisément à ces besoins. Il prévoit des programmes diplômants ainsi que des formations continues ; il organise la recherche scientifique conjointe sur des questions stratégiques de sécurité et de défense nationale.
L’Université d’État d’Haïti s’engage à concevoir et à délivrer des formations qui répondent aux standards universitaires nationaux et internationaux, tout en étant ancrées dans la réalité haïtienne et adaptées aux missions spécifiques des Forces Armées.
Elle s’engage aussi à aider les Forces Armées d’Haïti à promouvoir une culture académique au sein de l’institution militaire : une culture de rigueur scientifique et intellectuelle, de respect du droit, d’éthique dans la gestion des affaires publiques et de redevabilité envers la Nation. Une armée républicaine, comme toute institution de l’État de droit, doit être une armée pensante, une armée qui sait, qui comprend et qui agit avec discernement.
Je veux, à cet égard, saluer tout particulièrement le Doyen Eugène PIERRE-LOUIS et la Faculté de Droit et des Sciences Économiques, institution séculaire, gardienne de l’État de droit, qui sera, aux termes de cet accord, le partenaire académique principal du Ministère de la Défense.
Mesdames et Messieurs, il y a plus de deux siècles, nos ancêtres ont accompli l’acte le plus extraordinaire de l’histoire moderne : ils ont brisé les chaînes de l’esclavage par la force des armes et par l’éclat de leur intelligence politique. Sanite Belair, Toussaint Louverture, Jean-Jacques Dessalines, Alexandre Pétion, Henry Christophe n’étaient pas seulement des combattants. Ils étaient des stratèges, des penseurs, des hommes et des femmes qui avaient compris que la liberté ne se maintient que par la force conjuguée des armes et de la connaissance.
Nous sommes leurs héritiers. Nous avons le devoir de ne pas trahir cet héritage. En unissant aujourd’hui le savoir et la défense, l’Université et l’Armée, la connaissance et la sécurité, nous faisons un retour à la vision la plus profonde de nos fondateurs : celle d’un peuple libre, instruit et capable de se défendre et de se gouverner lui-même.
Que cet accord soit le début d’une collaboration féconde, rigoureuse et durable. Que les cadres qui seront formés soient, demain, les artisans d’une Haïti réconciliée avec elle-même, maîtresse de son destin, respectée par les nations du monde.
Vive l’Université d’État d’Haïti.
Vive les Forces Armées d’Haïti au service de la République.
Vive Haïti !

