Dans une correspondance officielle datée du 12 mai 2025, le ministre de la Justice et de la Sécurité publique, Me Patrick Pélissier, a ordonné au Commissaire du Gouvernement près le Tribunal de première instance de Port-au-Prince, Me Frantz Monclair, de prendre une série de mesures conservatoires à l’encontre des individus haïtiens sanctionnés par le Conseil de sécurité des Nations Unies, en application de la résolution 2653.
Cette initiative, qualifiée par plusieurs observateurs de tournant symbolique dans la lutte contre l’impunité en Haïti, vise à geler immédiatement les comptes bancaires des personnes visées par des sanctions internationales, ainsi que ceux de leurs complices présumés. Le ministre exige également que toutes les institutions financières spécialisées soient mobilisées pour mener des enquêtes approfondies sur leurs activités économiques.
Un tournant juridique attendu
Ces directives s’inscrivent dans le cadre d’un processus engagé par le gouvernement haïtien depuis mars 2025. Le ministère de la Justice avait alors sollicité des ambassades étrangères une entente pénale afin d’obtenir la transmission officielle des dossiers impliquant plusieurs personnalités haïtiennes accusées de corruption, de blanchiment d’argent, ou encore de liens avec le crime organisé.
En l’absence de réponse concrète de ces pays partenaires, l’État haïtien semble désormais résolu à utiliser son propre arsenal juridique. En plus de la résolution 2653 du Conseil de sécurité, le gouvernement s’appuie sur le décret du 30 avril 2023, un texte national durcissant les sanctions contre le blanchiment de capitaux, le financement du terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive.
Des noms sous haute surveillance
Parmi les personnalités haïtiennes sanctionnées à l’échelle internationale figurent des anciens hauts responsables politiques, des membres influents du secteur économique, et plusieurs figures accusées de soutien actif à des réseaux criminels. Leurs avoirs et transactions, souvent logés dans des paradis fiscaux ou dissimulés dans l’économie informelle haïtienne, échappaient jusqu’ici à toute traçabilité.
Le message du ministère est clair : il s’agit désormais d’appliquer, sans complaisance, une justice qui répond à la gravité des crimes économiques et politiques ayant alimenté l’effondrement de l’État haïtien ces dernières années.
Une volonté politique fragile, mais affirmée
Dans un pays marqué par une gouvernance de transition et de profondes divisions politiques, cette décision du ministre Patrick Pélissier — bien que saluée par plusieurs organisations de la société civile — soulève aussi des interrogations. L’appareil judiciaire, fragilisé par des années d’ingérence politique et de manque de ressources, pourra-t-il véritablement mener ces enquêtes à terme ?
Toutefois, pour beaucoup, cette correspondance pourrait marquer un début de rupture. « Ce n’est pas encore la justice rendue, mais c’est un pas symbolique et administratif important », estime un juriste proche du Barreau de Port-au-Prince.
Le temps dira si cette initiative sera suivie d’effets réels. Mais une chose est certaine : dans un contexte de pression internationale croissante et de rejet populaire de la corruption, Haïti ne pourra plus longtemps faire l’économie d’une justice crédible.

