Par Sir Ronald Sanders – 19 septembre 2025
Je reviens sur la situation en Haïti, car il est trop facile pour le monde d’ignorer ce pays accablé. C’est en grande partie parce qu’Haïti n’a jamais bénéficié d’une attention globale que ses conditions se détériorent et que son peuple continue de souffrir. Cette analyse s’appuie notamment sur des rapports récents du Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) — « Massacre de Laboderie – Rapport interne de situation » et « Appels au retour lancés aux citoyens par des gangs armés » — ainsi que sur une étude de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC), « Répondre à la crise croissante en Haïti : de la gouvernance criminelle à la fragmentation communautaire » (septembre 2025).
En matière de sécurité, la stratégie en Haïti — si tant est qu’il en existe une — est fragmentée et inefficace. Des initiatives dispersées, comme une cellule de crise du Premier ministre, des projets de drones confiés à des entrepreneurs privés ou encore la mission multinationale de soutien à la sécurité (MSS) menée par le Kenya, ne constituent pas une stratégie. La réalité est qu’il n’existe aucune véritable sécurité. La Police nationale d’Haïti, même appuyée par la MSS, reste trop faible et débordée, avec des résultats inégaux. Pendant ce temps, les gangs contrôlent routes, quartiers et flux financiers : une forme de gouvernance criminelle, bien documentée par le GI-TOC et le RNDDH.
La politique est tout aussi paralysée. Le Conseil présidentiel de transition (CPT) est enlisée ; les élections prévues en novembre 2025 n’auront pas lieu ; et aucun plan crédible n’existe pour l’après-7 février 2026, date de fin du mandat du CPT. Les luttes de pouvoir entre politiciens et élites gaspillent un temps précieux. Chaque semaine d’inaction renforce les gangs et affaiblit davantage l’État.
Pourtant, une voie praticable existe, mais elle doit être menée comme un tout cohérent. Les autorités haïtiennes doivent sécuriser les infrastructures vitales : aéroports, ports, dépôts de carburant, ponts et corridors routiers nationaux. Sans circulation sûre des biens, des personnes et des services, tout autre effort échouera. Cela suppose un dispositif organisé et financé : équipes mobiles d’intervention, règles d’engagement claires et corridors humanitaires réellement utilisables. Parallèlement, les autorités et leurs partenaires internationaux doivent couper l’approvisionnement en armes (hors police) et en financements illicites qui alimentent les gangs, grâce à des interceptions aux points d’entrée, à la surveillance des réseaux d’organisateurs-financiers et au renseignement financier en temps réel.
Les sanctions américaines contre les chefs de gangs et leurs complices doivent être accompagnées de saisies, arrestations et poursuites, afin que le coût des activités criminelles pèse sur les organisateurs et financiers, et non uniquement sur les exécutants. Les institutions judiciaires doivent cibler en priorité les réseaux qui approvisionnent, blanchissent et protègent les structures criminelles. Tant que les logisticiens et bailleurs resteront intouchés, les gangs se régénéreront.
Enfin, l’ONU, l’Organisation des États américains (OEA) et la Communauté des Caraïbes (CARICOM) doivent agir selon un plan unique intégrant sécurité, aide humanitaire, transition politique et mesures économiques. Ce plan doit inclure une architecture claire pour l’après-février 2026, afin d’éviter un vide institutionnel. La « Feuille de route menée par les Haïtiens » proposée par le Secrétaire général de l’OEA offre un cadre, mais il manque un plan opérationnel doté d’un budget, un mandat unifié du Conseil de sécurité et un instrument onusien financé pour l’exécuter.
Le fonds fiduciaire de l’ONU pour la mission MSS, basé sur des contributions volontaires, reste insuffisant. L’ONU devrait créer un Fonds unique pour Haïti, transparent, audité et axé sur les résultats. Son financement doit provenir en priorité des États-Unis et de la France, rejoints par d’autres pays ayant tiré profit de leur implication en Haïti, de sa main-d’œuvre et de ses marchés. Ce n’est pas de la charité, mais une responsabilité.
Les décaissements devraient être conditionnés à des jalons concrets : maintien de corridors essentiels ouverts, fin de l’extorsion sur les routes nationales, saisie d’armes et de fonds liés aux réseaux criminels, réouverture des écoles et centres de santé dans les zones sécurisées, et respect des étapes de transition fixées pour l’après-2026.
Les membres permanents du Conseil de sécurité doivent soutenir une stratégie unique et cohérente. Pas de signaux contradictoires, pas de mandats concurrents, pas de résolutions symboliques. Mandats, financements et soutien opérationnel doivent converger vers un plan unifié.
Mais le soutien externe sans discipline interne échouera. Les acteurs politiques et économiques haïtiens doivent cesser leurs manœuvres et s’unir autour d’un gouvernement resserré, doté d’un programme public limité : sécuriser les artères vitales, stabiliser les services essentiels, renforcer la justice contre les réseaux financiers criminels et fixer un calendrier réaliste pour des élections dès que les conditions minimales de sécurité seront réunies.
Le peuple haïtien a trop souvent été trompé. La prochaine étape doit être différente : une stratégie de sécurité intégrée, une transition unique, un mécanisme de financement unique et un ensemble clair d’objectifs mesurables. Les autorités haïtiennes doivent s’approprier ce plan et démontrer leur capacité à agir dans l’intérêt national ; les partenaires internationaux doivent l’appuyer ; et le Conseil de sécurité doit cesser de traiter Haïti comme une gêne.
À défaut d’action immédiate, l’État haïtien se désagrégera davantage et les groupes armés s’étendront, avec des répercussions migratoires, sécuritaires et humanitaires dans toute la Caraïbe et les Amériques.
(L’auteur est ambassadeur d’Antigua-et-Barbuda auprès des États-Unis et de l’OEA, et doyen du corps diplomatique accrédité auprès de l’OEA. Réactions et chroniques : www.sirronaldsanders.com)

