Le problème auquel le pays est confronté est à l’origine diplomatique. N’ayant pas été traité à la racine, il est devenu chronique et a engendré des crises politiques récurrentes. Ces blocages à répétition ont à leur tour provoqué une crise sociale majeure. Malgré leurs diplômes, de nombreux Haïtiens ont quitté le pays pour le Chili, le Brésil ou l’Équateur.
Enfin, le programme de libération humanitaire de l’administration Biden (souvent appelé programme CHNV ou « Pwogram Biden » en Haïti) a suscité de vifs débats en raison de son impact socio-économique contrasté. S’il a offert une porte de sortie légale face à une crise sécuritaire majeure, il a également provoqué une fuite des cerveaux sans précédent. Des milliers de professionnels de santé (médecins, infirmières), d’enseignants, de cadres du secteur privé, de policiers et de techniciens ont quitté le pays.
Les plus vulnérables sur le plan économique se tournent, quant à eux, vers la République dominicaine. Nous assistons à un exode massif de nos cadres, de ceux qui pouvaient réfléchir, analyser et dire non. Le peu d’hommes et de femmes politiques encore capables d’opposer une résistance et d’indiquer la voie ont été sacrifiés sur l’autel des marchands de micro. Cette comédie a tellement duré que des émissions autrefois très écoutées ont perdu toute leur valeur.
En perdant leur audience, ces espaces ont entraîné dans leur chute nos véritables leaders d’opinion. L’effort d’information et de formation s’est effondré, alors même que le métier de journaliste consiste à collecter, vérifier, analyser et diffuser des faits objectifs. C’est en recoupant les sources que l’on garantit l’exactitude des faits et que l’on lutte contre la désinformation.
Privé de repères fiables, le public s’est tourné vers Internet pour combler ce vide. Or, sur les réseaux sociaux, rares sont ceux qui possèdent l’éthique ou les compétences journalistiques requises : on ne peut donner ce que l’on n’a pas. Le résultat est tragique : la majorité du peuple est fourvoyée, répétant les inepties diffusées par quelques agitateurs, transformant une crise d’information en une épidémie d’ignorance.
Nos maladresses diplomatiques et politiques ont créé une brèche dans laquelle des acteurs anti-haïtiens et racistes se sont engouffrés. Ils ont aggravé la situation au point de nous pousser implicitement au dénuement absolu. Tant que nous faisons semblant de résister sans agir stratégiquement, la pression s’accentue. Des acteurs malintentionnés en profitent pour réduire cette crise complexe à un simple problème d’insécurité, la rendant systémique et difficile à juguler.
Aujourd’hui, sans un sursaut d’intelligence collective, sans un rassemblement des compétences pour concevoir une véritable feuille de route, Haïti s’effondrera. Le monde moderne est régi par le savoir et l’expertise : les méthodes archaïques et les discours creux n’ont plus leur place. Le défi est sans appel : soit nous acceptons de regarder le réel en face, soit nous disparaissons. Tant que nous laisserons le champ libre à la médiocrité, que nous nourrirons des complexes face à l’expérience de ceux qui veulent nous aider, et que nous privilégierons le clanisme par peur de la compétence, nous enfoncerons un peu plus le pays dans l’abîme.
Des exigences pour la haute fonction publique :
N’importe qui peut être président d’un pays, son rôle est avant tout celui d’un coordonnateur, mais son cabinet ne saurait être composé de n’importe qui.
N’importe qui peut représenter le peuple comme député, mais pas comme sénateur : les grands dossiers de la République relatifs à la sécurité, la diplomatie, les institutions, les finances publiques et la lutte contre la corruption exigent une haute expertise.
N’importe qui peut occuper une fonction ministérielle, mais les ministères clés (Finances, Éducation, Justice, Intérieur, Défense, Planification et Affaires étrangères) doivent être confiés aux profils les plus qualifiés. C’est un principe cardinal pour toute nation qui aspire à la modernité.
Les décideurs doivent être capables de gérer des situations de crise (sécuritaires, géopolitiques, budgétaires) avec sang-froid et un sens profond de l’État. Ils constituent le poumon de la nation ; à ce niveau de responsabilité, la moindre erreur peut être fatale.
Internet est accessible à tous : analysons la manière dont d’autres nations se sont relevées. Cessons de répéter des absurdités et faisons l’effort d’apprendre ensemble. Dépassons les querelles intestines et les accusations stériles pour identifier clairement qui possède les compétences requises et qui doit occuper les postes clés pour réussir. Quand la compétence se joint à l’expérience, elle engendre l’excellence et la maîtrise absolue. Cette alliance puissante transforme le savoir théorique en un savoir-faire intuitif, efficace et hautement stratégique.
Ensemble, elles transforment un bon professionnel en un expert incontournable ou en un mentor inspirant.
Chaque femme et chaque homme à sa vraie place : c’est ainsi que nous verrons le changement.
Haïtiens, il est temps de nous rassembler pour sauver notre pays. Nous savons le faire, nous pouvons le faire, nous sommes en droit de le faire et il est obligatoire de le faire aujourd’hui même, sinon demain sera trop tard. Nous sommes au fond de l’abîme, nos marges se sont complètement réduites ; profitons de ce petit souffle de vie qui nous reste pour nous relever. Seuls, nous ne pouvons rien, mais ensemble nous pouvons briser les chaînes. Aucun sauveur ne viendra d’ailleurs : soyons les artisans de notre propre destin.
Dr Evallière Beauplan
Coord. du MOLHA

