Quatre ans jour pour jour après l’attaque meurtrière qui a précipité la chute de Martissant, le Centre d’analyse et de recherche en droits de l’homme (CARDH) dresse un bilan glaçant de la situation sécuritaire en Haïti. La date du 1er juin 2021 marque non seulement la perte de contrôle de Martissant, mais aussi le début d’une descente aux enfers sécuritaire qualifiée de « conquête territoriale des gangs ».
Une cartographie de l’effondrement étatique
Selon le CARDH, ce sont 28 territoires qui ont été officiellement reconnus comme étant sous contrôle des groupes armés — les tristement célèbres « territoires perdus ». Parmi eux, 25 se trouvent dans le département de l’Ouest, incluant des zones névralgiques de la capitale : Martissant, Carrefour-Feuilles, Delmas, Champ de Mars, Christ-Roi, ou encore le Bicentenaire.
En parallèle, 1 064 935 personnes déplacées internes (PDI) ont été recensées, 4 716 personnes assassinées, dont 136 policiers, et 3 363 kidnappings ont été documentés entre 2021 et 2024. Le tissu institutionnel du pays a été sévèrement impacté : 102 institutions publiques et 622 institutions privées ont été délocalisées ou détruites.
Des institutions paralysées, une éducation en ruine
Le rapport fait état d’un effondrement dramatique du système éducatif. Rien que dans l’aire métropolitaine, 496 écoles classiques, 80 universités et 33 écoles professionnelles privées ont cessé de fonctionner normalement en raison de l’insécurité. Certaines ont été vandalisées ou incendiées. Des dizaines d’établissements publics de prestige, comme la Faculté de médecine ou l’École Normale Supérieure, sont également fermés ou relocalisés.
Un abandon orchestré ?
Le CARDH met en cause non seulement la passivité des gouvernements successifs, mais également la complicité de certaines autorités dans le renforcement des gangs. Des déclarations complaisantes de hauts responsables, comme celles du Premier ministre Joseph Jouthe en 2020 reconnaissant un dialogue téléphonique avec des chefs de gangs, illustrent un climat de normalisation de la criminalité.
Pire encore, des opérations planifiées contre les gangs, comme celle visant Village-de-Dieu en avril 2020, ont été annulées sans explication, envoyant un message clair : l’État a déserté la bataille pour son propre territoire.
Une internationalisation du problème… et des risques
L’inscription récente des gangs haïtiens comme organisations terroristes étrangères par les États-Unis offre une opportunité stratégique. Toutefois, le CARDH avertit : sans stratégie claire et sans renforcement réel des institutions nationales, cette désignation ne sera qu’un coup d’épée dans l’eau.
La révélation d’un potentiel contrat avec Academi (ex-Blackwater), société militaire privée tristement célèbre, soulève de nombreuses préoccupations. Le CARDH insiste sur un encadrement rigoureux en matière de droits humains, de transparence et de justiciabilité.
Des pistes de solution, un sursaut attendu
Parmi les recommandations formulées, le CARDH appelle à une réforme législative urgente sur la sécurité publique afin d’adapter le cadre légal aux réalités actuelles de la violence armée. Il préconise la création d’une unité anti-terroriste spécialisée, bien formée et équipée, capable de faire face à la montée en puissance des groupes criminels. Le rapport souligne également la nécessité de lever l’embargo sur les armes imposé depuis 1991, jugé incompatible avec les besoins de renforcement des forces nationales de sécurité.
Le CARDH plaide pour la construction d’une prison de haute sécurité destinée à contenir durablement les chefs de gangs les plus dangereux, à l’abri de toute influence extérieure. Il insiste aussi sur l’urgence de mettre en place une structure nationale dédiée à la réinsertion des enfants et des jeunes enrôlés de force dans les réseaux criminels, pour leur offrir des perspectives de réhabilitation.
Le rapport recommande également un renforcement ciblé de l’appareil judiciaire, notamment par la mise en place d’un task force judiciaire affecté exclusivement au traitement rapide et efficace des dossiers criminels liés aux gangs, condition essentielle à la lutte contre l’impunité.
Le rapport du CARDH est une alerte solennelle. Si aucune action structurelle et rapide n’est entreprise, Haïti court vers une transformation irréversible : celle d’un État partiellement ou totalement capturé par le terrorisme armé. Le 1er juin 2021 ne doit pas être qu’une date de commémoration macabre, mais le signal du réveil d’une nation.

