Cet article examine les logiques géopolitiques qui sous-tendent l’implication de la Chine et de la Russie dans le dossier haïtien au sein des Nations Unies. À partir d’une approche qualitative fondée sur l’analyse des discours diplomatiques et des pratiques internationales, il met en évidence le décalage entre les positions normatives affichées par ces puissances et leur niveau d’engagement concret en Haïti. L’étude montre que le cas haïtien s’inscrit dans une dynamique plus large de recomposition de l’ordre international et de contestation de l’hégémonie américaine.
Contexte
Depuis le début des années 2020, la question haïtienne occupe une place récurrente dans les débats du Conseil de sécurité des Nations Unies. Dans ce cadre, la Chine et la Russie ont adopté des positions critiques vis-à-vis des interventions occidentales, en particulier celles des États-Unis, tout en plaidant pour une approche fondée sur le respect de la souveraineté et de la dignité d’Haïti.
Cependant, ces prises de position soulèvent des interrogations quant à leurs motivations profondes. S’agit-il d’un engagement sincère en faveur de la stabilisation d’Haïti, ou d’une instrumentalisation du dossier haïtien dans un contexte de rivalité géopolitique globale ?
Problématique
Dans quelle mesure l’implication diplomatique de la Chine et de la Russie dans le dossier haïtien relève-t-elle d’un engagement réel en faveur de la stabilisation du pays, ou d’une stratégie visant à renforcer leur position dans la compétition géopolitique mondiale ?
Hypothèses de recherche
- H1 : Les positions de la Chine et de la Russie sur Haïti s’inscrivent principalement dans une stratégie de contestation de l’influence américaine dans la région.
- H2 : Le discours diplomatique de ces puissances met en avant des principes normatifs (souveraineté, non-ingérence) qui ne se traduisent pas par des actions concrètes significatives en Haïti.
- H3 : Haïti constitue un espace périphérique instrumentalisé dans un jeu d’équilibre des puissances à l’échelle globale.
Cadre théorique
Cette recherche s’inscrit dans le champ des Relations internationales, en mobilisant principalement:
- Le réalisme (Hans Morgenthau, Kenneth Waltz), qui met l’accent sur les rapports de puissance et les intérêts stratégiques ;
- Le néoréalisme, qui analyse les comportements des États dans un système international anarchique ;
- La théorie de la multipolarité, illustrant la transition vers un ordre international moins dominé par une seule puissance.
Ces approches permettent d’interpréter les actions de la Chine et de la Russie comme des stratégies rationnelles visant à maximiser leur influence.
Méthodologie
L’étude adopte une approche qualitative basée sur :
- L’analyse documentaire des résolutions et débats du Conseil de sécurité des Nations Unies;
- L’analyse de discours des déclarations officielles de la Chine et de la Russie ;
- Une revue de la littérature scientifique sur la géopolitique caribéenne et les stratégies des puissances émergentes.
Cette méthodologie permet d’identifier les écarts entre les discours et les pratiques.
Analyse et résultats
Une rhétorique diplomatique axée sur la souveraineté
La Chine et la Russie insistent sur le respect de la souveraineté haïtienne et dénoncent les interventions étrangères, en particulier celles des États-Unis. Cette posture s’inscrit dans une stratégie de légitimation internationale et de promotion d’un ordre multipolaire.
Haïti comme enjeu géostratégique
La position d’Haïti dans la région caribéenne en fait un espace stratégique. Pour la Chine, il s’agit d’étendre son influence en Amérique latine et dans les Caraïbes. Pour la Russie, l’objectif est de démontrer sa capacité à intervenir dans des zones traditionnellement sous influence américaine.
Un engagement limité sur le terrain
Malgré leur influence institutionnelle, ces deux puissances n’ont pas initié d’actions significatives pour résoudre les crises haïtiennes. Ce constat met en évidence un décalage entre les discours et les pratiques.
Discussion
Les résultats confirment les hypothèses de recherche. Le dossier haïtien apparaît comme un instrument dans une stratégie globale de rivalité entre grandes puissances. La Chine et la Russie utilisent la tribune des Nations Unies pour renforcer leur position diplomatique, sans pour autant investir de manière substantielle dans la résolution des crises haïtiennes.
Cette situation illustre les limites du multilatéralisme lorsque les intérêts stratégiques priment sur les considérations humanitaires.
En d’autres termes, l’analyse met en évidence que la question haïtienne dépasse le cadre national pour s’inscrire dans une dynamique géopolitique globale. Haïti apparaît comme un espace d’expression des rivalités entre puissances, où les discours diplomatiques ne se traduisent pas nécessairement par des engagements concrets. Il en résulte la nécessité de repenser les mécanismes de gouvernance internationale afin de mieux répondre aux réalités des États fragiles.
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Références
- Hans Morgenthau (1948). Politics Among Nations.
- Kenneth Waltz (1979). Theory of International Politics.
- United Nations. Rapports du Conseil de sécurité sur Haïti (2020–2025).
- Ikenberry, G. J. (2018). The End of Liberal International Order?
- Nye, J. (2004). Soft Power: The Means to Success in World Politics.
Port-au-Prince, le 10 septembre 2025
Par Kesnel BELJEAN : Politologue, environnementaliste et gestionnaire

