Plus de trente ans après l’effondrement du régime dictatorial des Duvalier, Haïti continue de sombrer dans une instabilité chronique, prisonnière d’un cycle infernal de crises politiques, de gouvernements de transition et d’aspirations populaires régulièrement trahies. Le pays patauge toujours dans des turbulences institutionnelles sans commune mesure, comme si la dictature n’avait jamais réellement pris fin, mais s’était simplement muée sous d’autres visages, avec d’autres méthodes, tout aussi corrosives.
Les jours passent, se suivent et se ressemblent, dans un climat d’incertitude permanente où l’espoir d’un renouveau national ne cesse d’être repoussé. Les institutions républicaines sont affaiblies, parfois inexistantes ; la société civile est à bout de souffle ; la jeunesse, désabusée. Et pourtant, malgré cet effondrement progressif, aucun dirigeant politique n’a su, ou n’a véritablement voulu reconnaître que leur cupidité, leur incompétence, leur absence totale de vision collective et leur manque de pudeur sont les facteurs majeurs qui enfoncent obstinément le pays dans un dédale sans fin.
Beaucoup estiment que la crise haïtienne résulte d’un manque de ressources humaines compétentes et qualifiées pour redresser la barque nationale. Pour ma part, il ne s’agit ni d’une pénurie de talents, ni d’une faiblesse de l’intelligence collective du peuple haïtien. Les capacités existent, les compétences sont réelles, et le pays regorge de femmes et d’hommes capables de servir avec rigueur et vision. Ce qui fait véritablement défaut, c’est une volonté politique authentique, courageuse et constante, capable d’articuler et de mettre en œuvre un projet de société cohérent, inclusif et durable.
Depuis trop longtemps, une partie des élites politiques évolue dans une logique de survie personnelle, alimentée par des intérêts immédiats, des calculs partisans et des réseaux opaques. L’accès au pouvoir n’y est plus conçu comme un devoir civique, ni comme une mission au service du bien commun, mais comme un privilège à préserver coûte que coûte : un espace propice au pillage des ressources publiques, à l’exploitation des plus vulnérables et à la manipulation systémique de la population. Cette dérive a progressivement vidé l’État de sa substance morale, affaibli la confiance du peuple et enfermé le pays dans un cycle de stagnation et de souffrance.
En tant que politiste, je n’ai jamais lu dans aucun ouvrage qu’on puisse devenir riche en faisant de la politique dans le cadre d’un véritable service public. La politique, dans son essence, est un engagement au service de la collectivité, non un raccourci vers l’enrichissement personnel. Alors qu’on m’explique : comment se fait-il qu’en si peu de temps, des hommes et des femmes qui, hier encore, n’étaient pas en mesure de payer leur loyer ni même de subvenir aux besoins fondamentaux de leur famille, deviennent soudainement riches, propriétaires de villas, de voitures luxueuses et de comptes bancaires bien garnis à l’étranger ?
Si faire de la politique signifie contribuer activement à la gestion de la chose publique dans l’intérêt de la majorité, comment expliquer qu’après plus de trois décennies, nos dirigeants n’aient toujours pas réussi à jeter les bases d’un État fort, juste et stable ?
Comment comprendre que la démocratie, tant promise après la chute des Duvalier, n’ait servi qu’à instaurer une forme de chaos organisé où chaque transition devient un tremplin pour de nouvelles formes de prédation ?
Cette ascension sociale fulgurante, sans corrélation avec une productivité réelle, n’est pas le fruit du mérite ni de l’effort. Elle reflète plutôt un système politique gangrené par la corruption, le clientélisme et l’impunité. Pire encore, cette richesse injustement acquise devient un instrument de pouvoir, renforçant la capacité de manipuler, de dominer et de perpétuer un ordre établi où les intérêts privés supplantent systématiquement le bien commun.
C’est cette ambition démesurée, ce désir insatiable d’accumuler et de conserver le pouvoir à tout prix, qui enfonce volontairement le pays dans le marasme où il se trouve. Ceux qui devraient œuvrer à sa reconstruction en sont devenus les principaux architectes de sa déchéance. Il est temps de poser les vraies questions. Le problème d’Haïti n’est pas seulement institutionnel ou économique ; il est profondément moral, culturel et structurel.
Tant que cette culture politique fondée sur le pillage, l’avidité et l’impunité ne sera pas radicalement remise en question ; tant que l’ambition politique continuera de s’alimenter de rentes, de privilèges et de réseaux de corruption plutôt que d’un sens profond du service public ; aucune réforme — aussi ambitieuse soit-elle — ne pourra produire des résultats durables.
Pour sortir de cette impasse, il devient impératif de reconstruire une éthique publique forte, de réhabiliter la notion de responsabilité politique et de faire émerger une gouvernance fondée sur la transparence, la compétence et la participation citoyenne. Ce n’est qu’à ce prix que la nation pourra mobiliser efficacement ses ressources humaines et tracer une voie de développement réellement collective.
Par M. Kesnel BELEJAN
Citoyen engagé
Doctorant en science politique, spécialiste en management du DD et Études Environnementales

